Travailler ne suffit plus : comment la France est entrée dans un long hiver salarial
Entre salaires peu dynamiques, inflation et emplois précaires, le sentiment que le travail ne paie plus se répand, à juste titre. Ce qui pousse les ménages qui le peuvent à se tourner vers des revenus patrimoniaux..
Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, la France a créé 2,6 millions d’emplois tous statuts confondus. Pourtant, le nombre de personnes pauvres a atteint un niveau record en 2026, avec 9,8 millions de personnes concernées, soit 1,2 million de plus qu’en 2017. Cette contradiction s’explique par une stagnation des salaires réels, c’est-à-dire des revenus ajustés de l’inflation, qui ne permettent plus de sortir de la pauvreté malgré un emploi. Le président Macron avait fait de l’incitation au travail le pilier de sa politique sociale, mais cette stratégie n’a pas suffi à réduire la pauvreté, malgré la hausse de l’emploi.
Les travailleurs français subissent depuis 2021 une inflation élevée, notamment en 2022-2023, qui a réduit leur pouvoir d’achat. En 2026, les salaires réels (ajustés de l’inflation) stagnent et restent inférieurs à leur niveau de 2021. Cette situation est inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, selon l’économiste Mathieu Plane. Entre 2019 et 2024, 222 des 343 professions recensées en France ont vu leur salaire réel baisser. Les métiers d’employés et d’ouvriers ont mieux résisté grâce au Smic, mais les cadres et professions intermédiaires ont été plus touchés. La France a moins augmenté les salaires que ses voisins européens, comme l’Allemagne, où les hausses ont dépassé l’inflation.
Les salaires nets en France stagnent depuis 1978, selon l’économiste Pierre Concialdi. Cette affirmation contredit les données officielles de l’Insee, qui montrent une hausse de 13,1 % des salaires réels entre 1996 et 2018. Cependant, ces chiffres sont biaisés par des effets de structure : le vieillissement de la population et l’évolution des métiers influencent le salaire moyen. Concialdi neutralise ces effets et utilise un autre indicateur d’inflation, l’IPCH (indice des prix à la consommation harmonisé), qui mesure le prix net après remboursements. Ses calculs révèlent que les salaires ont commencé à stagner dès 1978, avec une baisse depuis 2017.
L’inflation n’affecte pas tous les ménages de la même manière. Pierre Concialdi montre que les prix du logement, de l’alimentation et des transports ont augmenté plus vite que la moyenne entre 2014 et 2022, tandis que ceux de l’habillement ou des biens d’équipement ont peu bougé. Or, les ménages dépensent davantage pour les produits dont les prix ont fortement augmenté. Les dépenses contraintes, comme le loyer ou les factures d’énergie, pèsent aussi plus lourd dans le budget des ménages modestes. Ces facteurs aggravent l’impact de l’inflation sur le pouvoir d’achat.
Les fonctionnaires, qui représentent 6 millions de travailleurs en France, ne sont pas épargnés par la stagnation des salaires. Entre 2014 et 2024, leur salaire net moyen a augmenté de seulement 1,4 % en euros constants dans la fonction publique d’État, 1,3 % dans la territoriale et 7,8 % dans l’hospitalière (grâce aux revalorisations du Ségur post-pandémie). Cependant, ces chiffres masquent une baisse du point d’indice, la valeur de référence pour calculer leur traitement. Depuis 2017, sa valeur réelle a chuté de près de 18 % par rapport à l’inflation mesurée par l’IPCH.
Le nombre de microentrepreneurs a fortement augmenté depuis 2017, passant de 925 000 à 1,76 million en 2022, grâce à des mesures encourageant ce statut. Pourtant, la moitié d’entre eux ne retiraient que 330 € par mois en 2024 de leur activité. Cette croissance du taux d’emploi (part des personnes en emploi dans la population) masque une précarité accrue : temps partiels, intérim, apprentissage ou microentrepreneuriat génèrent des revenus très faibles. En 2024, 8,5 % des personnes en emploi vivaient sous le seuil de pauvreté (60 % du revenu médian), soit 2,3 millions de travailleurs pauvres.
Plusieurs facteurs expliquent la stagnation des salaires en France depuis les années 1970. Après les *Trente Glorieuses* (1945-1975), la croissance économique a ralenti et les gains de *productivité* (capacité à produire plus avec moins) ont diminué. La mondialisation a aussi entraîné une *désindustrialisation*, mettant sous pression les salaires français. La financiarisation de l’économie, avec des exigences de rendement élevées pour les actionnaires, a compressé les salaires. Enfin, la montée de la sphère publique a réduit la part des salaires dans la *valeur ajoutée* (richesse créée par les entreprises), au profit des impôts et des profits.

