Les lycéens font de leur angoisse face à Parcoursup une question politique
Unanimement dénoncée pour l'incertitude et les inégalités qu'elle génère, la procédure d'affectation dans l'enseignement supérieur condense les critiques du mouvement de contestation sur la condition faite à la jeunesse..
Depuis son lancement en 2018, la plateforme Parcoursup, qui gère l'affectation des lycéens dans l'enseignement supérieur en France, cristallise la colère des élèves. Des slogans comme «Parcoursup, c’est les ténèbres» ou «La jeunesse emmerde Parcoursup» illustrent cette exaspération, visible lors de manifestations à Lille, Marseille, Paris ou Nantes. Les lycéens dénoncent un stress permanent lié à la procédure, qu'ils décrivent comme une source d'angoisse dès le collège. Noa, élève en première à Paris, résume ce sentiment : «Depuis que je suis en quatrième on m’en parle !». La plateforme, qui remplace l'ancien système d'admission post-bac (APB), est critiquée pour son manque de transparence et son rôle dans l'aggravation des inégalités scolaires. Les syndicats enseignants et les parents d'élèves critiquaient déjà Parcoursup, mais les mobilisations lycéennes récentes ont transformé cette contestation en un mouvement collectif et visible.
Le principal reproche adressé à Parcoursup concerne son manque de transparence, qui alimente l'angoisse des lycéens. Alban Mizzi, sociologue à l'université de Bordeaux, explique que «le principal problème avec Parcoursup, c’est qu’on ne peut pas expliquer aux candidats pourquoi ils n’ont pas eu tel ou tel vœu». Cette opacité est renforcée par le secret des délibérations des commissions d'affectation. Les élèves ignorent souvent les critères exacts utilisés pour évaluer leurs dossiers, comme le lycée d'origine, qui peut influencer les décisions. Jean, conseiller principal d'éducation (CPE) dans un lycée nantais, constate que «chaque année le stress est au rendez-vous», malgré les explications données aux élèves. Cette angoisse est d'autant plus forte que les lycéens craignent une «erreur qui ruinera mon dossier», comme le souligne Noa. Le stress est également alimenté par la peur de ne pas obtenir de vœu, bien que les statistiques montrent que peu de candidats n'ont aucune affectation.
Parcoursup est accusé d'amplifier les inégalités scolaires existantes. Yasmina, élève en terminale STMG en Seine-Saint-Denis, illustre ce problème : «Nos lycées ont une mauvaise réputation, notamment auprès des formations parisiennes». Elle craint que sa moyenne de 14/20 dans un lycée de Seine-Saint-Denis soit moins valorisée qu'une moyenne similaire dans un lycée parisien. Son parcours scolaire a été perturbé par des remplacements tardifs d'enseignants, ce qui a affecté ses résultats au bac de français. Alban Mizzi souligne que «Parcoursup, en tant qu’instrument de la compétition scolaire, vient faire la somme de ces inégalités». Les mesures correctives prévues par la loi ORE (Orientation et Réussite des Étudiants), comme les quotas de boursiers dans chaque formation, ne suffisent pas à corriger ces déséquilibres. Une étude de l'IPP (Institut des politiques publiques) publiée en octobre 2026 montre que ces quotas ne sont pas toujours respectés. Les inégalités se retrouvent aussi dans les délais d'affectation : un bachelier professionnel attend en moyenne quatre fois plus longtemps qu'un bachelier général pour obtenir une place.
Parcoursup a instauré une concurrence accrue entre les filières, notamment pour les bacheliers professionnels. Nico, étudiant dans le Nord, dénonce un «massacre» dans sa filière : «On forme des bacheliers pro sans leur laisser assez de places dans les formations qui sont faites pour eux après». Il a dû passer par la procédure complémentaire pour être admis en BTS, et non dans sa première choix. Noa, élève parisien, s'interroge sur cette logique : «Si beaucoup de jeunes veulent aller dans une formation et qu’ils ont les capacités de réussir, pourquoi on ne crée pas plus de places ?». La réforme a aussi polarisé socialement les universités : des bacheliers «moyens» se retrouvent exclus de certaines facultés prestigieuses, qui deviennent aussi sélectives scolairement que les grandes écoles. Cette exclusion peut entraîner des pertes d'années pour les élèves, comme pour Nico, qui doit retenter sa chance en 2027 pour intégrer le BTS de son choix.
Parcoursup impose la mobilité comme une norme pour les étudiants, une contrainte qui n'est pas neutre socialement. Claire, élève en terminale à Mende (Lozère), souhaite devenir psychologue et vise une formation à Nîmes, la faculté la plus proche de chez elle. «Mais pour optimiser mes chances, je vais faire d’autres vœux dans d’autres facs, certaines très loin de chez moi. Et ce sera un peu un contrecœur que j’irai si j’y suis affectée», explique-t-elle. Annabelle Allouch, sociologue, souligne que la mobilité est une «compétence socialement marquée», car tous les jeunes ne disposent pas des mêmes ressources financières ou émotionnelles pour étudier loin de leur famille. Cette obligation de mobilité peut donc renforcer les inégalités entre élèves, selon leur origine sociale ou géographique.
La contestation contre Parcoursup prend une dimension politique, notamment à l'approche de l'élection présidentielle de 2027. Les lycéens, comme Noa ou Nico, exigent davantage de places en licence et en BTS, dénonçant un système qui *«orchestre des choix politiques»*. Annabelle Allouch note que ces élèves, issus du pic démographique des années 2005-2010, *«ressentent le contexte d’austérité budgétaire»*. La mobilisation lycéenne a permis de mettre en lumière des enjeux plus larges, comme la réforme du bac, les conditions d'apprentissage ou l'accès à l'enseignement supérieur. Yasmina résume cette prise de conscience : *«Ce n’est pas rien ! Et si l’on est la dernière promotion de Parcoursup, alors là, on aura vraiment gagné»*. Les actes, blocus et manifestations se multiplient, transformant une colère individuelle en un mouvement collectif et politique.

