La dronophobie et la guerre d’Ukraine
Aujourd’hui, Pierre Ramond nous parle d’un mot qui menace d'entrer dans notre vocabulaire : la dronophobie..
Dans la ville ukrainienne de Kramatorsk, des filets de pêche recyclés, souvent originaires de Bretagne, d'Italie ou des Pays-Bas, sont tendus au-dessus des rues et des carrefours pour protéger les habitants des attaques de drones. Ces filets, soutenus par des pylônes espacés de quatre ou cinq mètres, créent des tunnels de circulation. Malgré des trous réparés en urgence et la présence de gardes armés, ces protections ne sont pas infaillibles. Leur objectif est de bloquer les drones FPV (First Person Viewer), des engins équipés d'une caméra et de trois kilos d'explosif, pilotés à distance. Ces drones, bien que moins puissants que les bombes classiques, sont omniprésents, imprévisibles et traquent en permanence les civils, s'infiltrant par les fenêtres, les trous des filets ou les portes des habitations.
Les drones FPV (First Person Viewer) représentent une évolution majeure dans les conflits modernes. Contrairement aux bombes ou obus qui visent des coordonnées géographiques, ces drones sont pilotés par un humain ou une intelligence artificielle, et ciblent directement une personne. Leur taille réduite (environ trois kilos d'explosif) les rend moins destructeurs qu'une bombe de 500 kg, mais leur mobilité et leur capacité à traquer en font une menace constante. Ils peuvent suivre une cible, exploser si elle s'échappe, ou attendre patiemment. Cette traque personnalisée, autrefois réservée aux snipers ou aux commandos, est désormais industrialisée, transformant le rapport au danger pour les populations civiles.
Face à la menace permanente des drones, les habitants développent un syndrome spécifique appelé dronophobie, une forme de stress post-traumatique liée aux attaques de drones. Les psychiatres ukrainiens étudient ce phénomène, marqué par une hypervigilance constante et une anxiété généralisée. Les sons jouent un rôle clé : de nombreux drones échappent aux radars, forçant les civils à écouter attentivement leur bourdonnement caractéristique. Ce bruit, souvent décrit comme une « insoutenable ruche », devient insupportable. Les traumatismes se manifestent même loin du front : des sons anodins comme une tondeuse, une voiture électrique ou une vidéo sur un téléphone peuvent déclencher des crises de panique chez les victimes.
Les effets de la dronophobie dépassent le cadre immédiat des attaques. Les victimes développent des comportements d'évitement : certains refusent de sortir en espace découvert, d'autres ne peuvent plus entrer dans des lieux clos. Certains entendent des drones qui n'existent pas, tandis que d'autres restent paralysés par la peur. Ces symptômes s'aggravent lors du retour à la vie civile, où les rappels du conflit sont omniprésents. Les psychiatres ukrainiens soulignent que l'hypervigilance, bien que rationnelle au front, devient destructrice une fois la menace éloignée. Cette pathologie illustre comment la guerre moderne, avec ses outils technologiques, redéfinit les traumatismes psychologiques.
La menace des drones ne se limite pas à l'Ukraine. Selon des images satellites analysées par *Le Grand Continent*, la Russie construit des rampes de lancement capables de toucher onze pays de l'OTAN avec des drones similaires. Ces infrastructures, situées près de la frontière ukrainienne, étendent la portée des attaques et soulignent une escalade stratégique. Les drones, déjà utilisés pour des traques personnalisées en Ukraine, pourraient devenir une arme de dissuasion ou de pression contre les membres de l'Alliance atlantique. Leur bourdonnement, symbole de cette nouvelle forme de guerre, plane désormais sur une zone géographique bien plus large que le front ukrainien.

