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Société

Le rail français et la Shoah, ce passé que la SNCF préfèrerait oublier

Slate FR · mis à jour il y a 18 j

Quelle fut la responsabilité de la SNCF dans la «Solution finale» voulue par l'occupant nazi? À la fin des années 1990, des familles de déportés saisissent les tribunaux, en accusant l'entreprise de complicité. Voici le verdict des historiens..

Contexte historique

Le 22 juin 1940, la France signe l’armistice avec l’Allemagne nazie, plaçant la SNCF, nationalisée en 1938, sous le contrôle total des forces d’occupation. L’entreprise est contrainte de mettre son personnel et son matériel à disposition de l’ennemi. Ce contexte s’inscrit dans une politique de collaboration entre le régime de Vichy et l’Allemagne, où les ressources françaises, comme le charbon, le vin ou les armes, sont réquisitionnées pour soutenir l’effort de guerre nazi. La SNCF, comme d’autres secteurs industriels français, devient un rouage essentiel de cette collaboration. Le président de la SNCF de l’époque, Pierre-Eugène Fournier, déclare en 1941 que la France est prête à collaborer avec l’Allemagne, à condition que les besoins vitaux du pays soient préservés. Cette collaboration est même indemnisée par l’occupant, qui paie un tarif de location pour l’utilisation du matériel ferroviaire français.

Rôle dans la déportation

À partir de mars 1942, la SNCF participe activement à la déportation des Juifs de France vers les camps d’extermination nazis. Le premier convoi de déportation quitte la région parisienne avec 1 112 personnes, dont seulement une trentaine survivront à la guerre. Au total, 78 convois suivront, transportant environ 76 000 femmes, hommes et enfants considérés comme Juifs par les lois de Vichy. Ces transports s’effectuent dans des wagons à bestiaux, dans des conditions inhumaines, et sont facturés au tarif des voyageurs de troisième classe. Les agents de la SNCF, sous supervision allemande, exécutent ces missions sans protestation collective, bien que certains cheminots aient individuellement résisté en sabotant des convois ou en aidant les déportés. La mécanique de déportation est organisée par les fonctionnaires du régime de Vichy et exécutée sur le terrain par le personnel de la SNCF, avec la participation active des populations locales.

Facturation et complicité

L’un des aspects les plus controversés de cette collaboration est la facturation des transports de déportés. La SNCF continue d’exiger le paiement des factures, même après la Libération, pour ces voyages sans retour. Ces documents, adressés à une agence de voyages allemande appelée Mitteleuropäische Reisebüro, révèlent la participation financière de l’entreprise à la logistique meurtrière nazie. En 2006, un procès reconnaît la SNCF coupable d’avoir participé « sans objection ni protestation » à la déportation d’une famille juive. Jusqu’alors, la SNCF affirmait avoir collaboré sous la contrainte, mais elle reconnaît finalement ses torts en 2010, au moment où elle cherche à obtenir des appels d’offres aux États-Unis. En réponse à de nouvelles plaintes, elle débloque en 2014 un fonds d’indemnisation de 60 millions de dollars pour les familles de déportés.

Réactions et reconnaissance

La révélation de ce passé douloureux commence dans les années 1990, lorsqu’un chercheur autrichien découvre illégalement un document compromettant. La SNCF ouvre alors ses archives aux historiens, qui y trouvent des preuves de sa complicité dans la déportation. En 1996, le chercheur Christian Bachelier publie une synthèse décisive sur le sujet. Malgré des actes individuels de résistance au sein de l’entreprise, la SNCF est décorée d’une Légion d’honneur en 1951. Ce n’est qu’en 2010 qu’elle présente officiellement ses excuses et reconnaît pour la première fois sa responsabilité dans la déportation des Juifs. Aujourd’hui, la SNCF estime avoir transporté 76 000 personnes vers les camps d’extermination, faisant d’elle l’une des entreprises ayant le plus contribué à l’effort de guerre allemand en Europe.

Ce que ça pourrait changer

La participation de la SNCF à la Shoah illustre l’ampleur de la collaboration économique et logistique avec le régime nazi. Historiens comme Michel Margairaz soulignent que peu d’entreprises ont autant contribué à la machine de guerre allemande. Si des résistants au sein de l’entreprise ont tenté de freiner ces transports, leur action reste marginale face à la systématisation des déportations. L’ouverture des archives et les verdicts des tribunaux ont permis de rétablir la vérité sur ce passé, bien que la SNCF n’ait pas souhaité s’exprimer récemment sur le sujet. Réexaminer cette période reste essentiel pour comprendre les mécanismes de la collaboration et éviter que l’histoire ne se répète. La SNCF, comme d’autres entreprises impliquées, sort affaiblie de cet examen de conscience, mais cette reconnaissance permet de remettre l’histoire « sur de bons rails ».

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