Entre incohérences et calculs magiques, le budget du RN réinvente l’austérité et la politique de l’offre
Dans son plan budgétaire pour le prochain quinquennat, Marine Le Pen prévoit des coupes drastiques sur la Sécurité sociale et les services publics. Mais aussi de nouvelles baisses d’impôts pour les entreprises et les plus aisés..
Marine Le Pen et le Rassemblement national (RN) ont présenté un plan budgétaire sur cinq ans visant à ramener le déficit public sous 3% en 2028. Ce plan prévoit un ajustement de 240 milliards d’euros, principalement par des réductions de dépenses (166 milliards d’euros) pour compenser 100 milliards d’euros de baisses d’impôts et de nouvelles dépenses. L’objectif est de réaliser 140 milliards d’économies nettes, afin de rassurer les marchés financiers. Le RN mise sur une croissance économique de 0,9% en 2027, un chiffre proche des prévisions du gouvernement (1%), mais jugé très optimiste par des experts comme le Haut Conseil des finances publiques. Le parti souhaite également instaurer une règle d’or budgétaire, limitant le déficit nominal pour stabiliser la dette, une approche critiquée pour son manque de flexibilité en période de crise économique.
Le RN applique des multiplicateurs budgétaires incohérents dans ses calculs économiques. Un multiplicateur budgétaire mesure l’impact d’une politique publique (dépenses ou recettes) sur la croissance économique. Le parti utilise un multiplicateur quasi nul (0,08) pour ses mesures d’austérité (baisses de dépenses ou hausses de recettes), suggérant qu’elles n’auront presque aucun effet sur l’économie. En revanche, il applique un multiplicateur très élevé (2) pour ses mesures expansionnistes (hausses de dépenses ou baisses d’impôts), estimant qu’elles stimuleront fortement l’économie. Cette approche est critiquée car elle revient à soutenir simultanément deux théories économiques opposées : celle des keynésiens (multiplicateurs élevés) et celle des néoclassiques (multiplicateurs quasi nuls). Eric Heyer, économiste, souligne que cette incohérence permet au RN de présenter un budget rigoureux tout en maintenant des prévisions de croissance optimistes.
Le RN propose une règle d’or budgétaire imposant un déficit public inférieur à un seuil permettant de stabiliser la dette. Cette règle se distingue de celle allemande, qui limite le déficit structurel (hors effets de la conjoncture économique). La règle du RN repose sur le déficit nominal, ce qui signifie qu’elle ne tient pas compte des variations économiques. Mathilde Viennot, cofondatrice de l’Institut Avant-garde, explique que cette approche impose un effort budgétaire encore plus important en période de ralentissement économique. Elle plaide pour un plancher de dépenses permettant de financer des investissements essentiels, comme ceux liés à la transition écologique, sous peine d’aggraver le déficit à long terme. L’Institut Avant-garde estime que l’inaction climatique pourrait augmenter l’endettement de 25 points d’ici 2070.
Une part importante des économies prévues par le RN (16%) cible les immigrés et les services publics. Le parti propose d’instaurer un délai de cinq ans de travail en France pour que les étrangers puissent accéder aux protections sociales, de supprimer des prestations familiales pour les familles immigrées ou encore d’augmenter les frais de scolarité. Le RN prévoit également de taxer à 1 000 euros par an l’embauche d’un extra-Européen, une mesure critiquée pour son impact négatif sur des secteurs dépendants de cette main-d’œuvre. Par ailleurs, le parti annonce des réductions drastiques dans les services publics : suppression de 3,7 milliards d’euros de subventions aux associations, baisse de 3,5 milliards d’euros de la dotation à l’audiovisuel public et suppression de nombreuses agences publiques, générant 10,1 milliards d’euros d’économies. La Sécurité sociale devrait contribuer à hauteur de 20% de l’effort, notamment via la suspension des prestations pour les parents d’enfants délinquants ou la « rationalisation » des affections longues durées (ALD). Ces mesures risquent de réduire indirectement le pouvoir d’achat des ménages, car les dépenses publiques bénéficient directement ou indirectement à une partie de la population.
Marine Le Pen a reporté la présentation des mesures pour financer sa réforme des retraites, mais elle évoque déjà l’introduction d’un pilier de capitalisation. Ce système, moins redistributif que le modèle actuel, permettrait aux individus d’épargner pour leur retraite via des placements financiers. Cependant, des études, comme celle publiée par Alternatives économiques en septembre 2025, soulignent que ce modèle est moins juste et plus coûteux que le système par répartition, où les cotisations des actifs financent les pensions des retraités. Le RN n’a pas précisé comment ce pilier serait financé, mais cette proposition s’inscrit dans une logique de réduction des dépenses publiques et de transferts vers des mécanismes privés.
Le RN mise sur des baisses d’impôts pour financer une partie de ses économies, une approche similaire à celle du gouvernement Macron. Le parti propose de supprimer les derniers impôts de production, malgré des études montrant que ces baisses (comme celle de 2021) n’ont eu que peu d’effet sur l’investissement, l’emploi ou les exportations. Marine Le Pen souhaite également supprimer la TVA sur les produits de première nécessité, une mesure dont l’impact sur les prix est limité, car les entreprises en profitent souvent pour augmenter leurs marges plutôt que pour réduire les tarifs. Le RN propose aussi de baisser la TVA et les accises sur l’énergie, une politique critiquée pour son manque d’efficacité écologique et sociale, car les plus riches consomment davantage d’énergie que les ménages modestes. Enfin, le parti envisage de remplacer l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) par un impôt sur la fortune financière, exonérant les biens immobiliers et les actifs professionnels, ce qui profiterait principalement aux ultra-riches.
Le programme du RN repose sur un effort budgétaire principalement supporté par les immigrés, les précaires et les services publics, tandis que les baisses d’impôts bénéficient surtout aux plus aisés et aux entreprises. Mathilde Viennot, de l’Institut Avant-garde, résume cette logique en soulignant que le parti opère un *basculement* des dépenses et des impôts vers d’autres catégories de la population. Les mesures ciblant les immigrés, comme l’allongement des délais pour accéder aux aides sociales ou la taxation des embauches d’étrangers, sont présentées comme des leviers d’économies, mais elles risquent d’aggraver les inégalités et de pénaliser des secteurs économiques dépendants de cette main-d’œuvre. Les cadeaux fiscaux, quant à eux, creuseraient les inégalités en réduisant les recettes de l’État sans garantie d’un retour sur investissement pour la croissance ou l’emploi.

