Brève histoire de l’opéra dans les Balkans et en Turquie
*Balkanska carica* (*La reine des Balkans*), premier opéra national monténégrin, est inspiré d’un livret de Nicolas Ier Petrovic Njegosh, mis en musique par l’Italien Dionisio de Sarno San Giorgio en 1890. Fourni par l'auteur Des turqueries mozartiennes aux opéras nationaux du XIXᵉ siècle, les scènes lyriques de Turquie et des Balkans témoignent d’échanges culturels à double sens, où l’opéra devient tour à tour outil de modernisation et marqueur d’identité.
L’opéra dans les Balkans et en Turquie illustre des échanges culturels complexes entre l’Europe et l’Empire ottoman. Dès le XVIIIe siècle, les compositeurs européens, comme Mozart, s’inspirent de la culture ottomane pour créer des œuvres comme L’Enlèvement au sérail, où ils mélangent des éléments fantasmés de l’Orient avec des styles musicaux occidentaux. À l’inverse, les élites ottomanes adoptent l’opéra comme outil de modernisation à partir du XIXe siècle, notamment lors des réformes du Tanzimat (1839-1876), qui visent à rapprocher la Turquie de l’Europe. Ce genre devient alors un symbole de rénovation culturelle, notamment dans des villes comme Istanbul et Smyrne, où des théâtres sont construits pour accueillir des spectacles lyriques. L’opéra y joue un rôle double : il est à la fois un vecteur d’occidentalisation et un marqueur d’identité locale.
Avec la fondation de la République turque en 1923, l’opéra est officiellement promu comme outil de modernisation par Mustafa Kemal Atatürk. Des compositeurs turcs, comme ceux du groupe des « Cinq Turcs » (Ahmed Adnan Saygun, Ulvi Cemal Erkin, Necil Kazım Akses, Hasan Ferit Alnar et Cemal Reşit Rey), sont formés en Europe et développent un style lyrique mêlant traditions anatoliennes et écriture occidentale. Leur premier grand opéra national, Özsoy (1934), incarne cette hybridation. Aujourd’hui, l’État turc encourage l’opéra à toucher un public plus large et à intégrer des éléments musicaux locaux ou moyen-orientaux. Des institutions comme l’Opéra d’Istanbul (AKM), inauguré récemment, illustrent cette volonté de pérenniser l’art lyrique dans le paysage culturel turc et européen.
Dans les Balkans, l’opéra s’est développé comme un moyen d’affirmer des identités nationales, souvent en s’inspirant du folklore local. En ex-Yougoslavie, des compositeurs comme Petar Konjović ont composé des opéras mettant en valeur des récits historiques ou des traditions musicales slaves. Par exemple, Le Prince de Zeta (1903) s’inspire du Monténégro médiéval, tandis que La Patrie (1960) évoque la bataille du Kosovo Polje (1389). À Ljubljana, Sarajevo ou Belgrade, l’opéra s’est structuré autour de théâtres fondés au XIXe siècle, souvent dans un contexte de domination austro-hongroise ou de circulation culturelle régionale. Des festivals comme Operosa au Monténégro ou des institutions comme l’Opéra du Kosovo montrent une vitalité lyrique encore actuelle.
L’opéra dans cette région est marqué par des hybridations constantes entre influences locales et étrangères. En Croatie, le premier opéra national, Amour et Malice (1846) de Vatroslav Lisinski, s’appuie sur l’illyrisme, un mouvement culturel visant à unifier les Slaves du Sud. En Serbie, le Théâtre national de Belgrade (fondé en 1868) a joué un rôle central dans la diffusion de l’opéra, mêlant classiques italiens et créations nationales. À Split, en Croatie, l’esthétique italienne domine, tandis qu’à Cetinje (Monténégro), des opéras comme Balkanska carica (1884) illustrent l’influence italienne. Ces dynamiques reflètent des réseaux culturels transfrontaliers, où des émigrés russes ou des troupes venues de Zagreb ou Belgrade ont contribué à enrichir le paysage lyrique.
Aujourd’hui, l’opéra dans les Balkans et en Turquie reste un enjeu politique et culturel. En Turquie, le pouvoir encourage l’art lyrique à s’adresser à un public populaire et à intégrer des traditions locales, comme en témoigne la programmation de l’Opéra d’Istanbul. Au Kosovo, une nouvelle institution, l’Opéra du Kosovo, a été créée pour promouvoir une culture nationale, avec des œuvres comme *Goca e Kaçanikut* de Rauf Dhomi. Des festivals comme *Operosa* au Monténégro ou des représentations d’opéras comme *Syrigana* (une légende kosovare) à Berlin montrent une volonté de faire dialoguer ces scènes lyriques avec l’Europe. L’opéra y reste un marqueur identitaire dans un espace marqué par des héritages impériaux et des transformations politiques.

