Comment peut-on revenir à l'immédiat ?
L'immédiat est-il l'absence de relation ou un contact direct avec le réel ? Avons-nous toujours besoin de médiations pour comprendre le monde ? Entre urgence vitale et querelle philosophique, explorons ce paradoxe avec Frédéric Worms..
L’immédiateté désigne l’expérience du réel comme un contact direct, sans intermédiaire, dans l’instant présent. Elle s’oppose à l’idée d’une médiation, c’est-à-dire d’un processus ou d’un filtre qui transformerait notre perception du monde. Par exemple, lors d’une urgence vitale, comme un accident ou une catastrophe, nous ressentons une forme d’immédiateté : l’action doit être rapide, sans délai ni réflexion. Pourtant, même dans ces moments, une médiation existe : le temps de réaction, la présence d’autrui, ou encore les outils utilisés (un défibrillateur, un téléphone). Le philosophe Frédéric Worms souligne ce paradoxe en s’appuyant sur les travaux d’Emmanuel Kant (1724-1804) et d’Henri Bergson (1859-1941). Pour Kant, notre sensibilité structure notre perception du réel, tandis que Bergson met en lumière la façon dont nos besoins vitaux déforment notre expérience immédiate du monde. Ainsi, l’immédiateté n’est jamais pure : elle est toujours médiatisée par notre corps, nos émotions ou nos outils.
La question de l’immédiateté oppose deux courants philosophiques majeurs : le réalisme et l’idéalisme. Le réalisme affirme que nous avons un accès direct à la réalité, sans intermédiaire, comme si nos sens nous donnaient une vision fidèle du monde. À l’inverse, l’idéalisme, représenté ici par Kant et Bergson, soutient que notre perception est toujours filtrée par des médiations : notre subjectivité, nos sens, nos besoins ou nos émotions. Par exemple, lorsque nous voyons un objet, nous ne le percevons pas tel qu’il est en soi, mais tel qu’il nous apparaît à travers notre expérience. Frédéric Worms explique que cette opposition n’est pas seulement théorique : elle influence notre rapport au monde au quotidien. Dans une situation d’urgence, le réalisme pourrait nous faire croire que l’action immédiate est possible sans médiation, alors que l’idéalisme rappelle que même cette action est déjà une forme de médiation, car elle dépend de notre interprétation de la situation.
Pour Henri Bergson, la médiation n’est pas un obstacle à la vérité, mais une condition de notre expérience du réel. Dans son essai Les données immédiates de la conscience, il montre que nos besoins vitaux (comme la faim ou la peur) déforment notre perception du monde en le spatialisant et en le rendant urgent. Par exemple, une personne affamée ne voit pas la nourriture de la même manière qu’une personne rassasiée : son besoin immédiat transforme sa perception. Bergson propose donc de revenir à une expérience plus pure du monde, une expérience temporelle et non spatialisée, où le temps et la durée priment sur l’urgence. Cette idée rejoint celle de Kant, pour qui notre sensibilité structure notre rapport au réel. Ainsi, la médiation n’est pas une barrière, mais le cadre même de notre existence : nous ne pouvons pas échapper à notre subjectivité pour accéder à une réalité absolue.
Frédéric Worms interroge la possibilité de retrouver un contact authentique avec le réel, malgré les médiations qui nous en séparent. Il souligne que même dans les situations les plus urgentes, comme une intervention de secours, une médiation persiste : le temps de réaction, les protocoles, ou encore la présence d’un tiers. Pourtant, ces médiations ne sont pas nécessairement des obstacles. Elles peuvent aussi être des outils pour mieux comprendre et agir dans le monde. Par exemple, un pompier qui porte secours à un enfant en urgence utilise des médiations (son équipement, ses connaissances, sa formation) pour accomplir une action immédiate. Ainsi, l’immédiateté et la médiation ne s’opposent pas : elles sont indissociables. La question n’est donc pas de supprimer les médiations, mais de les reconnaître et de les utiliser de manière consciente pour accéder à une forme d’authenticité dans notre rapport au réel.

