Face au changement climatique, faut-il changer le modèle économique de l'eau ?
Au cœur de tous les bouleversements climatiques, l'eau est évidement l'enjeu majeur ! A chaque canicule, à chaque nouvelle sécheresse, une prise de conscience, malheureusement fugace, sur la nécessité de préserver ce bien rare et précieux..
La France fait face à une double crise liée à l’eau : une crise hydrique, aggravée par le changement climatique, et une crise des infrastructures vieillissantes. Chaque épisode de canicule ou de sécheresse rappelle l’urgence de préserver cette ressource, devenue rare et précieuse. Aujourd’hui, un litre d’eau sur cinq est perdu à cause de fuites dans les réseaux. Ces pertes s’ajoutent aux problèmes d’entretien, de gestion et de gouvernance des infrastructures hydrauliques. Le modèle économique actuel, qui repose sur le principe « l’eau paie l’eau », est de plus en plus remis en question. Ce système, où les recettes proviennent du volume d’eau consommé, finance l’assainissement et l’entretien des réseaux, mais il entre en contradiction avec les objectifs de sobriété hydrique. En effet, une réduction de la consommation entraîne une baisse des recettes, ce qui peut dégrader la qualité des infrastructures.
Le modèle économique actuel de l’eau en France, appelé « l’eau paie l’eau », repose sur un principe simple : les usagers paient en fonction du volume d’eau qu’ils consomment, et ces recettes servent à financer l’entretien des réseaux et les infrastructures d’assainissement. Cependant, ce système présente un paradoxe majeur : plus les consommateurs réduisent leur consommation pour préserver la ressource, moins les recettes disponibles pour entretenir les réseaux sont importantes. Cela peut donc entraîner une dégradation de la qualité des infrastructures, comme une augmentation des fuites ou une baisse de la performance des stations d’épuration. Selon Anne Perrot, économiste et membre du Conseil d’analyse économique, ce modèle n’est plus adapté aux enjeux actuels. Elle souligne également l’inéquité du financement de l’eau, qui varie selon les usages, les territoires et les saisons.
Pour répondre aux défis posés par le changement climatique et les limites du modèle actuel, trois chercheurs du Conseil d’analyse économique proposent plusieurs pistes de réforme. La première consiste à réduire le nombre d’opérateurs de l’eau en France, où plus de 24 000 services publics gèrent l’eau potable et l’assainissement. Cette fragmentation complique la gestion et augmente les coûts. Une autre proposition vise à repenser l’équité du financement de l’eau, en tenant compte des usages, des territoires et des saisons. Enfin, les chercheurs insistent sur la nécessité de lutter contre l’artificialisation des sols, qui aggrave les problèmes d’inondations et empêche la recharge des nappes phréatiques. Ils recommandent également de développer la réutilisation des eaux usées, un domaine où la France accuse un retard important : elle n’exploite que 1 % de ses eaux usées, contre 10 % en Italie et 12 % en Espagne.
Le changement climatique impose une réflexion plus large sur la gestion de l’eau, notamment en matière de sobriété et d’équité. Le modèle actuel, qui encourage la consommation pour financer les infrastructures, est en contradiction avec les objectifs de réduction de la consommation d’eau. Pour Anne Perrot, il est nécessaire de trouver un équilibre entre la préservation de la ressource et le financement des services publics. Cela passe par une meilleure répartition des coûts entre les différents usages (agricole, industriel, domestique) et entre les territoires, certains étant plus touchés par les pénuries que d’autres. L’équité implique aussi de prendre en compte les inégalités sociales, car les ménages les plus modestes peuvent être plus vulnérables face à la hausse des prix de l’eau. Enfin, la gestion de l’eau doit intégrer les spécificités saisonnières, notamment pour faire face aux épisodes de sécheresse estivale.
La France accuse un retard significatif dans la réutilisation des eaux usées, une pratique qui consiste à traiter et à réinjecter ces eaux dans le cycle de consommation. Alors que l’Italie et l’Espagne réutilisent respectivement 10 % et 12 % de leurs eaux usées, la France n’en exploite que 1 %. Ce retard s’explique en partie par une image persistante de la France comme un pays où l’eau est abondante, une idée qui ne correspond plus à la réalité des sécheresses récurrentes. La réutilisation des eaux usées pourrait pourtant contribuer à résoudre plusieurs problèmes : réduire la pression sur les ressources en eau douce, limiter les prélèvements dans les nappes phréatiques, et sécuriser l’approvisionnement en eau pour l’agriculture ou l’industrie. Des pays comme l’Espagne ou Israël montrent que cette pratique est viable et peut être généralisée.

