Le coton, une fibre géopolitique
Avec Géopolitique du coton (Le Cavalier Bleu, 2025), Michaël Levystone propose bien davantage qu’une simple étude sectorielle. Cette fibre végétale qui fait vivre près de 300 millions de personnes dans le monde permet de saisir les grandes dynamiques de la mondialisation contemporaine, depuis les rapports de puissance entre États jusqu’aux enjeux environnementaux, industriels et commerciaux.
Le coton est une fibre végétale dont l’histoire remonte à plus de 7 000 ans, avec les premières traces de domestication dans la vallée de l’Indus vers 5000 av. J.-C. Cette plante, utilisée pour fabriquer des tissus, a été cultivée par plusieurs civilisations anciennes, comme les Méso-Américains et les Nubiens autour du Nil. Aujourd’hui, deux espèces dominent la production mondiale : le cotonnier créole et le cotonnier mexicain, qui représentent plus de 90 % du coton cultivé. D’autres variétés, comme le cotonnier en arbre ou le cotonnier herbacé, jouent un rôle marginal, principalement en Asie et en Afrique. Le coton se distingue des autres matières premières agricoles car il sert de pont entre l’agriculture et l’industrie, reliant les champs aux usines et aux marchés mondiaux.
Entre 1760 et 1840, le coton a joué un rôle central dans la révolution industrielle, notamment en Grande-Bretagne. Ce pays est devenu le premier empire cotonnier centripète de l’histoire, combinant puissance commerciale, domination coloniale et avance technologique. Les innovations dans le filage et le tissage, comme la machine à vapeur, ont transformé les rapports sociaux et économiques. Par exemple, le mouvement des luddites (1811), qui protestait contre l’automatisation des métiers à tisser, illustre les tensions sociales liées à ces changements. Avant cette période, l’industrie cotonnière s’était déjà développée en Italie du Nord dès le XIIe siècle, grâce à des réseaux commerciaux méditerranéens.
Aujourd’hui, quatre pays dominent la production mondiale de coton : la Chine, l’Inde, les États-Unis et le Brésil. Ensemble, la Chine et l’Inde représentent près de la moitié de la production mondiale. L’Inde, où le coton représente 2,3 % de son PIB et 13 % de sa production industrielle, reste un acteur majeur. D’autres pays comme le Pakistan et la Turquie montent en puissance, tandis que l’Afrique (Égypte, Éthiopie, Afrique de l’Ouest) tente de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales. Le coton illustre les mécanismes de la mondialisation, car il est cultivé dans un pays, transformé dans un autre et vendu sur un troisième continent, créant des interdépendances complexes entre les États.
Le coton est une culture très gourmande en ressources. Pour produire 1 kg de coton, il faut environ 10 000 litres d’eau, et un simple tee-shirt en coton nécessite environ 2 500 litres d’eau. L’auteur souligne que « le coton est dévorant » en raison de son impact sur les sols et les écosystèmes. Un exemple marquant est la catastrophe de la mer d’Aral, causée par la monoculture cotonnière en Asie centrale, initiée par l’Empire russe au XIXe siècle et amplifiée sous l’URSS. De plus, le coton a des usages stratégiques inattendus, comme la fabrication de nitrocellulose, utilisée dans la poudre à canon, ce qui en fait une ressource liée aux enjeux de puissance militaire.
Les fibres synthétiques, largement dominées par la Chine, sont une alternative au coton, mais elles posent d’autres problèmes environnementaux, notamment la pollution par les microplastiques. Plutôt que de remplacer le coton, l’enjeu est de repenser sa production et ses chaînes d’approvisionnement pour réduire son impact environnemental, climatique et géopolitique. Le coton reste la fibre textile la plus utilisée au monde, avec près de 300 millions de personnes dépendant de sa culture. L’ouvrage de Levystone invite à réfléchir à des modes de production plus durables et à une meilleure répartition des bénéfices le long de la chaîne de valeur.

