Quand les incendies s’éteignent, les sols se transforment
L’ESSENTIEL Les feux de forêt n’endommagent pas que les arbres. Les flammes impactent aussi le sol, la vie qu’il abrite tout comme le stock de carbone qu’il détient.
Un incendie de forêt ne se limite pas à brûler les arbres : il modifie profondément le sol et les écosystèmes souterrains. La chaleur affecte principalement les premiers centimètres du sol, où se concentrent les racines, les micro-organismes et la matière organique essentielle à la fertilité et au stockage du carbone. Ces perturbations peuvent durer des années, voire des décennies, impactant la régénération des écosystèmes et le climat. En France, l’été 2026 a battu des records de surfaces brûlées, soulignant l’urgence de comprendre ces mécanismes moins visibles. Les sols forestiers français stockent souvent plus de carbone que la partie aérienne des arbres, ce qui rend leur préservation cruciale.
La combustion de la végétation et de la litière forestière (débris végétaux morts) libère des cendres riches en minéraux comme le calcium, le magnésium et le potassium, bénéfiques pour les plantes. Cependant, d’autres nutriments essentiels, comme l’azote et le soufre, sont perdus dès 200 °C par volatilisation. Les cendres, souvent alcalines, augmentent temporairement le pH du sol. L’incendie fragilise aussi la structure du sol en altérant la matière organique, réduisant sa porosité et limitant l’infiltration de l’eau. Cela favorise le ruissellement et l’érosion. Certains composés organiques issus de la végétation brûlée peuvent créer une couche hydrophobe entre 200 °C et 280 °C, repoussant l’eau et compliquant la repousse des végétaux.
L’impact du feu sur le sol varie selon la température atteinte et les propriétés du sol. Dans les sols sableux, comme en forêt de Fontainebleau, la matière organique est moins protégée et donc plus vulnérable à la combustion. À l’inverse, les sols argileux, comme ceux de l’Aude, stabilisent mieux la matière organique grâce à leur association avec les minéraux argileux, offrant une meilleure protection du carbone. Ces différences expliquent pourquoi certains sols résistent mieux aux incendies que d’autres. La conductivité thermique du sol limite aussi la pénétration de la chaleur, confinant les effets aux premiers centimètres.
Le feu ne détruit pas seulement la végétation visible : il bouleverse aussi la vie microscopique du sol. Les bactéries, champignons et animaux souterrains, essentiels à la décomposition de la matière organique et aux cycles des nutriments, subissent une mortalité directe due à la chaleur. Même ceux qui survivent voient leur environnement modifié : changement de pH, disponibilité réduite des nutriments, et altération de la structure physique du sol. Cette perturbation peut réduire l’activité des micro-organismes pendant des années, voire des décennies, selon la sévérité de l’incendie. La récupération de ces écosystèmes souterrains est souvent plus lente que celle de la végétation.
Contrairement à une idée reçue, un incendie ne transforme pas tout le carbone du sol en CO₂. Une partie est effectivement consommée par les flammes, mais une autre est transformée en carbone pyrogénique, une forme plus stable et résistante à la décomposition. Ce carbone pyrogénique, visible sous forme de charbon de bois, interagit avec les minéraux du sol et persiste plus longtemps. Cependant, une synthèse scientifique récente, basée sur 471 études et plus de 5 000 observations, montre que les incendies tendent globalement à diminuer les stocks de carbone du sol, surtout en cas d’incendies sévères ou répétés. Les formes de carbone les plus facilement dégradables, comme les glucides, sont les premières à disparaître.
Après un incendie, les sols et les écosystèmes ont une capacité naturelle de récupération. Dans certains milieux, comme les savanes ou les forêts méditerranéennes, le feu fait partie du cycle naturel et favorise la repousse de certaines espèces. Par exemple, le pin d’Alep libère ses graines après un feu grâce à la chaleur. Cependant, des incendies répétés ou intenses peuvent altérer durablement le fonctionnement du sol. Une intervention humaine est parfois nécessaire, notamment pour limiter l’érosion et le ruissellement, en couvrant le sol avec de la paille ou des copeaux de bois. À l’inverse, le passage d’engins lourds peut aggraver les dommages en compactant un sol déjà fragilisé. La question de la résilience des sols face aux incendies fréquents reste cruciale dans le contexte du changement climatique.

