Conquérir l’État ?
L’Institut La Boétie vient de publier un livre collectif important, coordonné par la philosophe Isabelle Garo (membre du comité de rédaction de Contretemps), et intitulé « L’État et la révolution citoyenne ». Nous vous proposons d’en lire le chapitre rédigé justement par Isabelle Garo, dans lequel elle revient sur la singularité de l’approche marxiste de l’État et sur son actualité, théorique et pratique, pour un projet d’émancipation communiste.
L’État est une construction institutionnelle centralisée qui exerce son pouvoir sur une communauté nationale et un territoire délimité. Son histoire est marquée par des tensions entre frontières et peuples, droits partagés et inégalités, domaine public et sphère privée, structures politiques et luttes sociales. Contrairement à la vision libérale qui sépare l’État de l’économie et du social, les approches marxistes soulignent son lien avec le capitalisme, fondé sur l’exploitation du travail et la domination des classes. L’État gère et masque ces contradictions tout en garantissant l’accumulation du capital. Il peut aussi être perçu comme un outil de transformation sociale, bien que son rôle dans l’émancipation reste débattu. La question de sa nature est stratégique, car elle influence les projets de conquête et de transformation de l’État.
Pour les marxistes, l’État capitaliste est indissociable de l’exploitation du travail et du conflit entre capital et travail. Il agit comme un arbitre qui reformule et limite les revendications des classes dominées pour préserver un ordre inégalitaire. Cependant, certains mouvements d’émancipation ont vu dans l’État un levier de transformation. Cette dualité explique pourquoi sa conquête a été envisagée comme une condition préalable à l’émancipation, tout en étant perçue comme un risque de trahison. La question de l’État divise encore aujourd’hui, car elle touche à des enjeux stratégiques comme la définition de la nation ou du peuple, qui en sont inséparables.
Dans les années 1960, l’État dit fordiste ou keynésien se caractérise par des avancées sociales et démocratiques, obtenues par la lutte des classes. Ce modèle, marqué par une redistribution des richesses et des services publics, a permis une relative stabilité sociale. Cependant, il a pris fin avec le tournant néolibéral des années 1980, illustré par des figures comme Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux États-Unis et le coup d’État de Pinochet au Chili. Ce changement a entraîné la destruction des services publics, un autoritarisme accru et la fin des compromis sociaux. Ce tournant ne doit pas être attribué uniquement aux décisions politiques, mais aussi aux conditions économiques et sociales, comme les inégalités mondiales et la domination néocoloniale.
Deux visions opposées de l’État émergent souvent : pour certains, il est un outil neutre et puissant de transformation sociale, tandis que pour d’autres, il est un obstacle à contourner ou à abattre. Les premiers voient dans la victoire électorale une fin en soi, tandis que les seconds estiment que la conquête du pouvoir par la gauche mène toujours à une trahison ou à une étatisation. Ces positions schématiques ignorent la complexité de l’État, qui est à la fois un lieu de pouvoir et un espace de lutte. Une transformation sociale radicale nécessite de dépasser cette opposition en envisageant une conquête démocratique de l’État, sans s’y limiter.
Aujourd’hui, l’État néolibéral se met au service des détenteurs de capitaux dans un contexte de crise capitaliste durable. La mondialisation et les crises successives ont rendu caduques les analyses de l’État fordiste, qui soulignaient son ouverture aux compromis sociaux. L’État néolibéral supervise la dérégulation, la financiarisation et la précarisation des travailleurs. Il agit comme un garant des conditions extra-économiques de la domination capitaliste, comme le droit de propriété ou les discriminations légales. Pour Marx, l’État n’est pas une simple superstructure, mais une forme politique qui organise et légitime les inégalités sociales. Il est traversé par des contradictions qu’il tente de gérer au profit des classes dominantes.
Pour Marx, l’État est une construction dynamique et relativement autonome, ancrée dans les rapports sociaux de production. Il n’est ni un simple instrument ni une instance neutre, mais la forme politique des rapports capitalistes. Marx souligne que l’État moderne résulte de la division du travail et de la dépossessions des travailleurs de leur activité sociale. Dans Le Capital, il montre que l’État limite certains excès du capitalisme, comme le travail des enfants, tout en garantissant sa reproduction. L’État organise et légitime les inégalités économiques et sociales, comme les discriminations salariales ou les politiques fiscales, tout en prétendant les combattre. Il est aussi un outil de cohésion sociale dans une société divisée.
Antonio Gramsci, théoricien communiste italien, a développé la notion d’État élargi, défini comme la combinaison de la société politique (institutions étatiques) et de la société civile (médias, éducation, culture). Cet État, propre au capitalisme mature, combine coercition et idéologie pour maintenir son hégémonie. Gramsci souligne que la domination capitaliste n’est ni directe ni totale, mais traverse par des contradictions qui laissent ouverte la possibilité d’une transformation radicale. Les formes démocratiques, comme les élections, permettent aux classes exploitées d’intervenir politiquement, même si cette intervention est limitée. La question de la réappropriation de la politique par le peuple reste donc centrale.
L’État fordiste, apparu après la Seconde Guerre mondiale en France, était marqué par un compromis social et des services publics développés. Ce modèle a été rendu possible par les destructions de la guerre, qui ont éliminé le capital excédentaire et permis une redistribution des richesses. Cependant, ce compromis était fragile et dépendait du rapport de force social. À partir des années 1970, la suraccumulation capitaliste et la baisse du taux de profit ont conduit à une crise économique. Les classes dirigeantes ont alors imposé un agenda néolibéral : déréglementation, mondialisation financière, baisse des salaires et précarisation des travailleurs. La dette publique est devenue un outil de contrôle par les institutions financières comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international.
Le néolibéralisme s’est accompagné d’une augmentation de la dette publique, devenue un moteur de la croissance. Cette dette a permis aux institutions financières mondiales, comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI), d’imposer des politiques de régression sociale aux États. Ces institutions, non élues, agissent de manière anti-démocratique pour propager les logiques productivistes et extractivistes, tout en limitant la souveraineté nationale. Margaret Thatcher a résumé cette logique avec l’acronyme TINA (There Is No Alternative), signifiant qu’il n’y a pas d’autre choix que l’adoption des politiques néolibérales. Ce capitalisme dérégulé et autoritaire propage les causes de ses propres crises.
Face à un État néolibéral en crise, la question de sa transformation démocratique devient urgente. Les dénis de démocratie, comme le rejet du traité constitutionnel européen en 2005 ou la victoire du Nouveau Front populaire en 2024 en France, montrent l’importance de repenser les institutions. L’enjeu est de faire des consultations électorales non pas un détournement de la souveraineté populaire, mais le point de départ d’une réappropriation collective de la politique. Cela implique de rompre avec des institutions comme la Ve République, jugée trop centralisée et anti-démocratique. L’objectif est de construire une auto-organisation du travail et de la vie sociale, fondée sur les besoins humains et un rapport viable à la nature.

