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Culture

L'École normale supérieure est-elle sous influence ?

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 3 j

L'hiver dernier, 200 étudiants avaient signé une pétition pour dénoncer les liens entre leur école et des capitaux privés. Un collectif d'étudiants chercheurs a recensé 164 liens entre l'école et des entreprises.

Une pétition étudiante

En hiver 2025, 200 étudiants et chercheurs de l'École normale supérieure (ENS) ont signé une pétition intitulée « Normal sup n'est pas à vendre » pour dénoncer les liens entre leur établissement et des entreprises privées. Leur inquiétude porte sur les chaires de mécénat, des contrats passés entre la Fondation de l'ENS et des entreprises qui financent des recherches. Parmi les 164 liens recensés par le collectif EIES (étudiants-chercheurs et journalistes), on trouve des géants de l'armement, du luxe, de l'automobile, des fonds d'investissement comme Ardian, ou encore Capgemini, dont une filiale collaborait avec la police de l'immigration américaine. Ces partenariats soulèvent des questions sur l'indépendance de la recherche académique.

Les chaires de mécénat

Depuis 2009, l'ENS accueille 12 chaires de mécénat, financées par des entreprises qui choisissent elles-mêmes les thèmes de recherche et les chercheurs à soutenir, sans appel d'offres. Ces chaires, gérées par la Fondation de l'ENS, permettent à des entreprises comme Axa, Safran, Thales ou Renault de verser des fonds en échange d'une visibilité ou d'une influence sur la recherche. Par exemple, Thales a financé pendant cinq ans une chaire en infrarouge pour 200 000 € par an, une technologie utilisable à la fois pour des applications civiles et militaires. Ces financements représentent près de 5 millions d'euros par an, soit 3 % du budget de l'école, un montant en hausse ces dix dernières années.

Des cours par des industriels

L'ENS forme des étudiants payés par l'État, qui doivent ensuite travailler dix ans dans le service public. Pourtant, 10 % des diplômés partent directement dans le privé, un chiffre en hausse de un tiers en trois ans. Certains chercheurs, comme le physicien Carlo Sirtori, soulignent que des industriels interviennent dans l'enseignement, formant une nouvelle génération d'ingénieurs docteurs pour le secteur privé. Cette acculturation progressive au monde de l'entreprise interroge : jusqu'où l'ENS doit-elle collaborer avec des acteurs privés sans perdre son indépendance académique ?

Risque pour la liberté académique

Des chercheurs comme Amaury Lambert, mathématicien, dénoncent un risque de détournement de la recherche publique : les entreprises financeraient des thèmes qui les arrangent pour éviter que des recherches indépendantes ne nuisent à leurs intérêts. Par exemple, une chaire sur le street art financée par Renault pourrait servir de greenwashing (communication écologique trompeuse), tout en bénéficiant d'une défiscalisation de 60 % des dons. Frédéric Worms, directeur de l'ENS, répond que le seul critère de sélection reste la liberté académique, mais les étudiants demandent des garde-fous pour exclure les entreprises condamnées pour écocide ou atteintes aux droits humains.

Ce que ça pourrait changer

Pour encadrer ces partenariats, l'ENS a promis dès 2019 de créer un **fonds de financement commun** géré par son conseil scientifique. Un comité d'acceptation des dons, incluant étudiants et chercheurs, doit se réunir pour la première fois en septembre 2026. Cependant, certains donateurs, comme Jean Philippe Bouchaud (cofondateur du fonds d'investissement CFM), refusent cette transparence : ils veulent garder un droit de regard sur l'utilisation des fonds pour éviter un « saupoudrage » qui démotiverait les financeurs. Le débat porte donc sur l'équilibre entre indépendance de la recherche et attractivité des financements privés.

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