Avoir raison avec... Niki de Saint Phalle 4/5 : La joie comme résistance
À partir des années 1980, Niki de Saint Phalle produit en parallèle de son Jardin des Tarots plusieurs séries d'œuvres colorées et joyeuses qui abordent pourtant des sujets graves comme la mort, la maladie ou le racisme. La joie devient pour elle un moyen de résister à la violence du monde..
Dans les années 1960, l’œuvre de Niki de Saint Phalle évolue radicalement. Après des créations marquées par la violence et l’expression de ses cauchemars, elle introduit en 1964-1965 une série de sculptures appelées les Nanas. Ces œuvres représentent des femmes aux formes rondes et colorées, symbolisant un tournant vers la joie comme réponse aux souffrances du monde. Selon l’historienne de l’art Camille Morineau, ce changement préfigure une vision féministe avant l’heure, où la révolte s’exprime par la joie plutôt que par la critique directe. Les Nanas incarnent ainsi une révolution artistique et sociale, marquant le début d’une période où l’art devient un outil de résistance positive.
Pour Niki de Saint Phalle, la joie n’est pas une fuite face aux problèmes, mais un moyen d’engagement politique. Dans les années 1980-1990, elle utilise son art pour aborder des sujets graves comme la maladie, la mort ou le racisme. Par exemple, elle crée des obélisques colorés en forme de pénis pour dénoncer l’épidémie de SIDA, qu’elle qualifie de peste des temps modernes. Avec son fils Philip, elle publie en 1986 le livre Le sida, tu ne l’attraperas pas…, destiné à expliquer cette maladie aux enfants. Son approche joyeuse et accessible permet de sensibiliser le public sans tomber dans le moralisme. Elle s’engage aussi contre le racisme avec sa série Black Heroes, des sculptures monumentales rendant hommage à des personnalités noires comme Louis Armstrong ou Michael Jordan.
Dans les années 1990, Niki de Saint Phalle déménage aux États-Unis pour des raisons de santé, ce qui lui offre une liberté artistique accrue. Elle y développe des techniques innovantes, comme les tableaux éclatés, une série de peintures animées par des moteurs. Ces œuvres, inspirées par la mort de son ami Jean Tinguely en 1991, bougent, s’ouvrent et se referment, créant un effet à la fois amusant et poétique. Elle les décrit comme un hymne d’amour et de cannibalisme artistique, où elle fusionne avec l’esprit de Tinguely. Ces créations montrent comment elle intègre le mouvement à la peinture, repoussant les limites de son art. Elle réalise aussi des sculptures funéraires colorées, comme un chat de 1,5 mètre de haut au cimetière du Montparnasse, ou un oiseau lumineux en hommage à Jean-Jacques Goetzman, illustrant sa vision de la mort comme une célébration.
Niki de Saint Phalle aborde la mort avec une approche unique, mêlant joie et couleur. Sa dernière œuvre, La Cabeza, est une tête de mort géante en mosaïques multicolores, dans laquelle on peut pénétrer. Cette pièce symbolise sa conception de la mort comme une expérience accessible et presque festive. Selon l’historienne Lucia Pesapane, cette vision s’inspire de la tradition mexicaine du Jour des morts, où la mort est célébrée à travers des fêtes et des couleurs. Pour Niki de Saint Phalle, l’art est une consolation, une façon de transformer la douleur en quelque chose de beau et de partagé. Cette approche contraste avec les représentations traditionnelles de la mort, souvent associées à la tristesse ou à la peur.
Niki de Saint Phalle est une figure féministe avant l’heure, utilisant l’art public pour s’affranchir des normes patriarcales de son époque. Dans un milieu artistique dominé par les hommes, elle construit son propre chemin en créant des œuvres accessibles et joyeuses, comme les *Nanas* ou les *Black Heroes*. Camille Morineau souligne que son féminisme se distingue par son approche par la joie, plutôt que par la critique directe, ce qui était révolutionnaire dans les années 1960-1970. Son engagement se manifeste aussi dans son refus de se conformer aux attentes du marché de l’art, privilégiant des projets ambitieux et publics. Elle devient ainsi une icône de l’émancipation artistique et sociale, inspirant d’autres artistes à suivre son exemple.

