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Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ?

The Conversation France · mis à jour il y a 10 j

L’ESSENTIEL Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.

Contexte électoral ukrainien

En Ukraine, des élections législatives étaient prévues en octobre 2023 et une présidentielle en 2024. Cependant, l'invasion russe de février 2022 a conduit à la promulgation de la loi martiale, qui a reporté sine die (sans date limite) ces scrutins. Cette loi, en vigueur depuis 2015, interdit les élections pendant son application pour des raisons de sécurité nationale. Volodymyr Zelensky, président depuis 2019, reste donc en fonction jusqu'à la fin de la guerre, conformément à l'article 108 de la Constitution ukrainienne. Cette situation soulève des questions sur la légitimité démocratique du gouvernement en place pendant un conflit prolongé.

Appels à des élections

En août 2026, deux figures politiques ukrainiennes, Mykhailo Fedorov (ancien ministre de la Défense) et Dmytro Kuleba (ancien ministre des Affaires étrangères), ont appelé à organiser des élections malgré la guerre. Ils estiment que la démocratie ne peut être suspendue indéfiniment, même en temps de conflit. Fedorov a déclaré que « la démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », tandis que Kuleba a reconnu les risques mais souligné que l'absence de scrutin poserait des problèmes encore plus graves. Ces prises de position remettent en cause un consensus national établi en 2025, selon lequel des élections n'étaient pas envisageables sous les bombardements.

Démocratie au-delà des élections

La démocratie ukrainienne ne se réduit pas à ses élections, comme le souligne Anna Colin Lebedev en 2025. Même sans scrutin, des mécanismes démocratiques persistent : pluralité d'opinions, critique publique du pouvoir, pression de la société civile sur les institutions. La guerre a centralisé le pouvoir autour de l'administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale, mais le Parlement continue de fonctionner et des réformes, notamment pour l'intégration européenne, sont menées. Ces éléments montrent que l'Ukraine maintient une vie démocratique active, malgré l'impossibilité de voter.

Trois enjeux distincts

Le débat sur les élections en temps de guerre confond souvent trois questions distinctes : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l'intégrité du scrutin. La continuité juridique est assurée par la loi martiale et la Constitution, qui prévoient le maintien de Zelensky jusqu'à la fin de son mandat. La légitimité politique, elle, dépend de la capacité des institutions à représenter la volonté populaire. Enfin, l'intégrité du scrutin pose des défis majeurs : registres électoraux obsolètes, destruction de bureaux de vote, déplacement de millions de personnes, occupation de territoires par la Russie. Ces trois aspects doivent être analysés séparément pour éviter les amalgames.

Conditions pour un scrutin

Pour qu'un scrutin soit crédible en temps de guerre, plusieurs conditions doivent être remplies : registres électoraux à jour, campagne pluraliste, accès aux médias pour tous les candidats, financement transparent, observateurs indépendants, dépouillement vérifiable et procédures de contestation. En 2026, environ 5,8 millions d'Ukrainiens vivent à l'étranger, 800 000 servent dans l'armée et près de 2 000 bureaux de vote ont été détruits. La Commission électorale centrale travaille avec le Conseil de l'Europe pour préparer des scénarios post-guerre, mais les défis logistiques et sécuritaires restent immenses. Le secret du vote pour les militaires, le traitement des déplacés internes et la participation des citoyens sous occupation russe posent des problèmes non résolus.

Risques de manipulation russe

La Russie exploite l'absence d'élections pour délégitimer le gouvernement ukrainien, affirmant que Zelensky est « illégitime » car son mandat n'a pas été renouvelé. Cependant, cette argumentation ignore le cadre constitutionnel ukrainien, qui prévoit la continuité du pouvoir sous la loi martiale. Si des élections étaient organisées sans garanties suffisantes, Moscou pourrait les saboter via des cyberattaques, de la désinformation ou du financement de candidats pro-russes. Le dilemme est donc complexe : l'absence d'élections affaiblit la légitimité démocratique, mais un scrutin mal préparé offre à la Russie des leviers pour le discréditer.

Opinion des Ukrainiens

En août 2026, 57 % des Ukrainiens interrogés par l'Institut international de sociologie de Kiev estiment que des élections ne devraient avoir lieu qu'après un accord de paix définitif. Cependant, 23 % les souhaitent après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité, et 15 % avant la fin des combats. Ces chiffres montrent une évolution : en mars 2026, seulement 13 % soutenaient l'idée d'élections post-cessez-le-feu. La majorité de la population reste prudente, mais une part croissante de la société envisage un retour aux urnes avant une paix totale, à condition que la sécurité soit assurée. Ce débat reflète les tensions entre impératifs démocratiques et réalités de la guerre.

Ce que ça pourrait changer

Pour concilier démocratie et guerre, deux piliers sont proposés : maintenir pendant le conflit des sources non électorales de légitimité démocratique, comme le contrôle parlementaire, l'indépendance des agences anticorruption, la transparence des décisions et le pluralisme médiatique ; et préparer dès maintenant les conditions d'un futur scrutin. Cela implique de définir des critères publics pour le report ou la tenue des élections, impliquant le Parlement, la Commission électorale centrale, les institutions judiciaires et les forces politiques. L'objectif est d'éviter que la décision ne repose uniquement sur l'exécutif, qui serait à la fois juge et partie dans la compétition électorale.

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