Des exportations québécoises gonflées au carburéacteur
Il faut examiner les produits, les volumes, les prix et les circonstances avant de conclure à une diversification durable..
Le Québec a connu une hausse récente de ses exportations vers cinq marchés européens (Royaume-Uni, Pays-Bas, Danemark, France et Allemagne) entre janvier et août 2026. Cette progression est souvent présentée comme une compensation aux pertes subies sur le marché américain, où les échanges commerciaux avec le Québec ont diminué. Cependant, cette interprétation simplifiée ne reflète pas la réalité des chiffres. En effet, la majeure partie de cette augmentation s’explique par l’exportation de produits pétroliers, notamment du carburéacteur, un type de carburant utilisé pour les avions. Cette situation invite à nuancer l’idée d’une diversification durable des échanges commerciaux du Québec, car ces gains pourraient être temporaires et liés à des circonstances exceptionnelles.
Entre janvier et août 2026, les exportations québécoises de produits pétroliers autres que le pétrole brut vers les cinq marchés européens ont atteint 967 millions de dollars, contre 143 millions pour la même période en 2025. Cette hausse de 824 millions de dollars représente près de la moitié de l’augmentation totale des exportations vers ces pays. Parmi ces produits, le carburéacteur (carburant pour avions) et le diesel expliquent la majorité de cette progression. Par exemple, 458 millions de litres de carburéacteur ont été exportés vers ces destinations en 2026, contre presque rien en 2025. Cette explosion des exportations s’accompagne également d’une hausse des ventes vers les États-Unis, où les exportations de produits pétroliers sont passées de 1,82 à 3,22 milliards de dollars sur la même période.
La raffinerie Suncor de Montréal a commencé à produire du carburéacteur en novembre 2025, ce qui a permis au Québec de profiter d’une opportunité commerciale liée à la guerre dans le golfe Persique. Ce conflit a perturbé les approvisionnements en carburant dans plusieurs régions, rendant les exportations de carburéacteur québécois particulièrement attractives. Suncor a adapté sa production et sa logistique pour répondre à cette demande, exportant jusqu’à 22 000 barils de carburéacteur par jour depuis Montréal au deuxième trimestre de 2026. Les destinations européennes ciblées (Royaume-Uni, Pays-Bas, France, Danemark, Allemagne) sont stratégiques : le Royaume-Uni a besoin de carburant pour l’aviation, tandis que les Pays-Bas, grâce à leur port de Rotterdam, servent de hub pour la distribution vers d’autres pays européens.
Malgré cette hausse spectaculaire des exportations de produits pétroliers, il serait prématuré de conclure à une diversification durable des échanges commerciaux du Québec. En effet, ces gains sont principalement concentrés dans un seul secteur (les produits pétroliers) et dépendent de conditions temporaires, comme la guerre au Moyen-Orient. Pour évaluer une réelle réorientation des échanges, il faudrait examiner d’autres secteurs clés, comme les aéronefs, l’aluminium brut, les fils de cuivre et le minerai de fer. À eux seuls, ces quatre secteurs expliquent environ 85 % de l’augmentation des exportations vers les cinq marchés européens. Une analyse plus approfondie est donc nécessaire avant de tirer des conclusions définitives sur la durabilité de cette tendance.
Cette situation soulève des questions à la fois économiques et environnementales. D’un point de vue économique, les recettes d’exportation ne se transforment pas intégralement en richesse locale : une partie sert à payer le pétrole brut importé, les coûts d’exploitation et le transport, tandis que les profits reviennent aux actionnaires de Suncor. De plus, le raffinage est une activité très capitalistique, ce qui signifie qu’une hausse des exportations ne crée pas nécessairement beaucoup de nouveaux emplois. Cependant, ces exportations peuvent soutenir des emplois qualifiés, des fournisseurs locaux et des recettes fiscales, tout en renforçant la valeur commerciale des infrastructures industrielles québécoises. Sur le plan environnemental, cette activité met en lumière les coûts liés au transport maritime de produits pétroliers sur le Saint-Laurent, une réalité déjà bien établie. Les bénéfices économiques doivent donc être évalués en tenant compte de ces impacts.

