L’oligarque qui a déclaré la guerre aux oligarques
En Indonésie, Prabowo Subianto installe une nouvelle forme de capitalisme d’État clanique. L’article L’oligarque qui a déclaré la guerre aux oligarques est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article explique que dans de nombreuses démocraties, les systèmes politiques peuvent favoriser les intérêts des plus riches, permettant à une minorité de concentrer richesse et pouvoir. Cette concentration, souvent appelée oligarchie, persiste malgré la participation de tous les citoyens à la vie démocratique. Jeffrey Winters, dans son livre The Blind Spot (2026), souligne que les classes populaires et moyennes, majoritaires, n’ont que rarement la capacité de remettre en cause cette domination des élites économiques. Ce déséquilibre alimente un rejet croissant des classes politiques traditionnelles, observable dans plusieurs pays à travers des mouvements populistes ou anti-establishment. Par exemple, des figures comme Donald Trump aux États-Unis, Andrej Babiš en République tchèque ou Jair Bolsonaro au Brésil illustrent cette convergence entre richesse oligarchique et discours anti-système.
L’Indonésie est décrite comme une démocratie oligarchique, un système où un petit groupe d’individus extrêmement riches exerce une influence majeure sur la vie politique. Dans ce contexte, la frontière entre secteur privé et fonction publique est floue : des hommes d’affaires influents occupent des postes ministériels, créent des partis politiques ou se présentent aux élections. Prabowo Subianto, actuel président indonésien élu en 2024, incarne cette dynamique. Issu d’une famille proche de l’ancien dictateur Suharto, il a bâti sa fortune grâce aux privilèges de l’ère autoritaire (Orde Baru, 1966-1998). Pourtant, il se présente comme un ennemi de l’élite corrompue, tout en étant lui-même un acteur central de l’oligarchie indonésienne.
Prabowo Subianto a fondé son propre parti, Gerindra, et s’est construit une image de nationaliste populiste, dénonçant la corruption des élites. Pourtant, sa fortune provient de secteurs comme le charbon, l’huile de palme ou le bois, accumulée grâce aux privilèges de l’ère Suharto. Ses campagnes présidentielles ont été financées par son frère, Hashim Djojohadikusumo, l’un des hommes les plus riches d’Indonésie. Malgré son discours anti-oligarchie, Prabowo a toujours été lié à ce système, bénéficiant de ses réseaux et de ses ressources. Son ascension politique illustre la persistance des acteurs de l’ancien régime autoritaire dans la démocratie post-Suharto.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2024, Prabowo a lancé plusieurs mesures ciblant les oligarques indonésiens. Trois actions majeures illustrent cette stratégie. D’abord, la confiscation de plus de trois millions d’hectares de plantations de palmiers à huile et de forêts, attribuées à des entreprises accusées d’irrégularités. Ensuite, le programme Patriot Bond, où les grandes entreprises sont poussées à acheter des obligations d’État à un taux fixe de 2 %, bien inférieur aux rendements du marché (5,25 % à 5,95 %). Enfin, la création de Danantara Sumberdaya Indonesia, une filiale publique chargée de contrôler les exportations de matières premières stratégiques comme l’huile de palme ou le charbon, officiellement pour lutter contre la fraude fiscale.
Les mesures de Prabowo visent particulièrement les conglomérats d’origine chinoise, qui dominent les classements des fortunes privées en Indonésie. Le programme Patriot Bond et la création de Danantara Sumberdaya sont perçus comme des tests de loyauté imposés aux grands capitaux, avec une tolérance zéro pour les rivaux politiques. Cette dynamique s’inscrit dans une logique plus ancienne, héritée de l’ère autoritaire, où le capital chinois est toléré tant qu’il reste politiquement docile. Les observateurs y voient aussi une tentative de Prabowo de mobiliser des ressources financières pour l’État, dans un contexte de tensions budgétaires croissantes.
Les actions de Prabowo soulèvent des questions sur leurs motivations réelles. La confiscation d’actifs et les amendes imposées aux entreprises s’effectuent hors de toute procédure juridique transparente, avec des mécanismes opaques favorisant le clientélisme. Le programme Patriot Bond offre une couverture légale pour blanchir des capitaux illicites, en exemptant les fonds de tout contrôle sur leur origine. De plus, les campagnes anticorruption ciblent principalement des rivaux commerciaux ou des fonctionnaires opposés au président, alimentant des soupçons de règlements de comptes politiques. Enfin, la création de Danantara Sumberdaya, une structure publique lourde, interroge : pourquoi ne pas se contenter de renforcer les douanes ou l’administration fiscale pour lutter contre la fraude ?
Les interventions de Prabowo ont des répercussions profondes sur l’État de droit en Indonésie. Les procédures judiciaires et fiscales deviennent sélectives, instrumentalisées pour éliminer des opposants ou des concurrents économiques. Les rivalités entre institutions (police, procureur général, armée) s’intensifient, créant un climat d’incertitude pour les entreprises et la société civile. La loi n° 4/2026, modifiant la loi financière de 2023, renforce ces dérives en exemptant les *Patriot Bonds* de tout contrôle ou poursuite, même en cas de fonds illicites. Ce contexte alimente les craintes d’un affaiblissement durable des institutions démocratiques et de l’équilibre des pouvoirs.

