La mythologie chinoise 2/10 : Yu le Grand, gouverneur des eaux
Pourquoi Yu le Grand, présenté comme le fondateur de la première dynastie, celle des Xia, qui aurait régné du XXIe au XVIe siècle avant notre ère, est-il associé à un mythe du déluge ?.
Yu le Grand est présenté comme le fondateur de la première dynastie chinoise, les Xia, qui aurait régné entre le XXIe et le XVIe siècle avant notre ère. Avant de devenir un héros civilisateur, il était le fils de Gun, un homme chargé par le souverain de maîtriser les inondations mais exécuté pour son échec. Yu hérite alors de cette mission impossible : canaliser les eaux qui submergeaient la Chine antique pour rendre le territoire habitable. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’un mythe du déluge où Yu sauverait l’humanité, mais d’une légende centrée sur l’aménagement du monde et la création d’un espace civilisé. Les sinologues comme Rémi Mathieu soulignent que cette histoire pose une question morale centrale : un fils peut-il reprendre le travail de son père après que celui-ci ait échoué et ait été puni ? La réponse, dans ce récit, est oui, car Yu est choisi pour sa sagesse, même si son jeune âge et son manque d’expérience rendent cette décision discutable.
L’histoire de Yu commence par un drame familial : son père, Gun, est exécuté par le souverain pour avoir échoué à contenir les eaux déchaînées. Yu, bien que fils, se voit confier une tâche colossale : réparer les erreurs de son père et rendre la terre habitable. Ce choix soulève des questions éthiques dans le contexte du moralisme confucéen, une doctrine philosophique chinoise valorisant la piété filiale et le respect des ancêtres. Françoise Lauwaert explique que Yu accepte une mission donnée par un souverain ayant banni son père, ce qui va à l’encontre des valeurs confucéennes. Autour de ce héros, un bestiaire symbolique gravite, comme la tortue associée à son père ou l’ours, animal considéré en Asie comme un membre de la famille, souvent lié à des rituels d’exorcisme. Ces éléments montrent que ce récit n’est pas seulement historique, mais profondément mythologique.
Le mythe de Yu ne décrit pas un déluge universel, mais une entreprise titanesque d’aménagement du territoire. Yu sépare les vallées et canalise les eaux pour créer un monde gouvernable, marquant ainsi le passage de la nature sauvage à la civilisation. Cette légende est souvent illustrée par des cartes anciennes comme la Yu Ji Tu, une représentation géographique des traces laissées par Yu lors de ses travaux. Pour les taoïstes, Yu incarne un dévouement extrême : il s’épuise physiquement, néglige sa famille et vit dans la pauvreté pour servir un ordre politique qu’ils critiquent. Son corps devient le symbole de cette lutte : il est décrit comme boiteux, une claudication qui renvoie à la notion de rectitude morale et de dévouement. On disait même qu’il n’avait pas de duvet sur les jambes, signe de son immersion permanente dans l’eau au service de sa mission.
Les écoles philosophiques chinoises, le confucianisme et le taoïsme, interprètent différemment le personnage de Yu. Pour les confucianistes, il est un fondateur : il pose les bases d’un cadre socio-politique et religieux stable, incarnant l’idéal du sage gouvernant. À l’inverse, les taoïstes voient en lui une figure tragique. Rémi Mathieu explique que, selon eux, Yu a raté sa vie en s’épuisant au service d’un ordre politique qu’ils rejettent. Son épuisement physique, sa boiterie et son absence prolongée de sa famille sont perçus comme des preuves de son échec personnel. Pourtant, cette claudication devient un symbole : elle est associée à la démarche de Yu, une façon de marcher en traînant un pied, attestée dès le IIIe siècle avant notre ère. Cette démarche rituelle illustre l’idée que le dévouement absolu a un prix physique et moral.
Depuis les années 1980 et la politique de réforme et d’ouverture lancée par Deng Xiaoping, les dirigeants chinois ont réhabilité les figures mythologiques comme Yu le Grand pour servir des objectifs contemporains. Ce héros, associé à la maîtrise des eaux, devient une icône justifiant l’aménagement hydraulique du territoire, comme le *barrage des Trois Gorges*, un projet colossal achevé en 2008. Aujourd’hui, Yu est utilisé à des fins touristiques, patrimoniales et idéologiques, incarnant l’ingéniosité chinoise face aux défis environnementaux. Une industrie culturelle de masse, comme la série de dessins animés *La Légende des montagnes et de la mer* (2024) ou *La Légende du jeune Yu* (2024), diffuse son mythe auprès des jeunes générations. Ces productions réactualisent son histoire pour en faire un récit national, où Yu, autrefois séparateur de vallées, devient un argument pour façonner l’avenir du pays.

