Dioclétien, l’empereur romain qui abandonna le pouvoir pour cultiver des choux
Grand réformateur, fondateur de la tétrarchie, Dioclétien transforma profondément l’Empire romain. Sur cette photo, copie de buste antique en marbre, réalisée au XVIIᵉ siècle en Italie pour orner le grand salon du château de Vaux-le-Vicomte, à Maincy, en Seine-et-Marne.
Gouverner l’Empire romain au IIIᵉ et IVᵉ siècle était une tâche extrêmement risquée. Entre 235 et 284, une période appelée l’Anarchie militaire, la plupart des empereurs ont connu une fin violente : assassinats par leurs gardes ou leurs généraux, morts au combat contre des ennemis extérieurs comme les Perses ou les Goths, ou encore décès prématurés dus à des maladies ou à des catastrophes naturelles. Par exemple, Carus aurait été foudroyé en 283, tandis que Néron s’est suicidé en 68. Même des empereurs comme Tibère ont préféré fuir Rome pour Capri, craignant pour leur vie. Dans ce contexte, Dioclétien, empereur de 284 à 305, se distingue par une décision radicalement différente : il a choisi de quitter le pouvoir volontairement, un acte sans précédent dans l’histoire romaine.
Dioclétien est né vers 245 dans une province modeste de l’Empire, la Dalmatie (actuelle Croatie). Issu d’un milieu modeste, il a gravi les échelons de l’armée romaine grâce à son talent militaire. En 284, après l’assassinat de l’empereur Numérien dont il était le général, il est proclamé empereur à l’âge d’environ 39 ans. Son règne de 20 ans est marqué par des réformes majeures pour stabiliser un Empire en crise. Il met en place la tétrarchie, un système de gouvernement partagé entre quatre dirigeants : deux Augusti (empereurs principaux) et deux Césars (leurs adjoints). Ce système visait à éviter les guerres civiles et à mieux défendre les frontières, notamment face aux invasions barbares. Dioclétien a également réorganisé l’administration, l’économie et l’armée, s’appuyant en partie sur des réformes déjà initiées par ses prédécesseurs.
En mai 305, à près de 60 ans, Dioclétien prend une décision inédite : il abdique et se retire de la vie politique. Cette décision s’inscrit dans le cadre de la tétrarchie, où il partage le pouvoir avec son collègue Maximien, qui abdique également au même moment. Les deux Césars de l’époque, Galère et Constance Ier, deviennent alors Augusti, tandis que deux nouveaux Césars sont nommés pour assurer la continuité du système. Avant son départ, Dioclétien tombe gravement malade en 304, ce qui a alimenté des rumeurs selon lesquelles sa maladie serait un châtiment divin pour avoir persécuté les chrétiens entre 303 et 304. Après son abdication, il se retire dans un palais somptueux à Spalatum (actuelle Split, en Croatie), près de sa ville natale, où il passe ses dernières années à cultiver des choux, un légume alors considéré comme bénéfique pour la santé dans la Rome antique.
Dans la Rome antique, le chou était perçu comme un aliment aux vertus presque miraculeuses, capable de soigner de nombreuses affections. Plusieurs recettes à base de chou sont d’ailleurs documentées dans des textes antiques, comme ceux d’Apicius, un gastronome romain du Iᵉʳ siècle. Pour Dioclétien, cultiver des choux après des décennies de pouvoir et de réformes représente une rupture radicale avec sa vie passée. Selon une légende rapportée plus tard, lorsqu’on lui a demandé de revenir aux affaires pour résoudre une crise politique en 308, il aurait répondu avec ironie : « Si vous pouviez voir à Salone les choux que j’ai cultivés de mes propres mains, vous ne me feriez certainement pas une telle proposition. » Cette réponse illustre son rejet définitif du pouvoir et son attachement à une vie simple et paisible. Dioclétien meurt en 313, à près de 70 ans, après avoir vécu ses dernières années dans une relative sérénité, loin des intrigues et des dangers du pouvoir.
Dioclétien reste le seul empereur romain à avoir volontairement abandonné le pouvoir pour se consacrer à une vie privée. Son abdication en 305 marque la fin de son règne, mais aussi le début d’une période de troubles pour la tétrarchie, qui sombre rapidement dans le chaos. Les successeurs de Dioclétien, comme Constantin, ne parviendront pas à maintenir ce système, et l’Empire romain retournera à un gouvernement centralisé. Pourtant, l’image de Dioclétien cultivant des choux dans sa retraite est devenue un symbole de sagesse politique : savoir quitter le pouvoir au bon moment plutôt que de s’y accrocher par ambition. Cette leçon, bien que rare dans l’histoire, résonne encore aujourd’hui, où de nombreux dirigeants peinent à renoncer à leurs fonctions malgré les risques pour leur santé ou leur réputation.

