Sécheresses et canicules : « Les arbres n'ont plus le temps de s'en remettre »
Les sécheresses combinées aux canicules forcent les arbres à activer leurs mécanismes de survie. De plus en plus longues, intenses et fréquentes, elles peuvent les entrainer dans une « spirale de dépérissement ».
La France connaît depuis 2018 des épisodes de sécheresse et de canicule de plus en plus fréquents et intenses. Entre 2018 et 2022, quatre années consécutives ont été marquées par des conditions climatiques exceptionnelles, avec des températures moyennes supérieures de 2 à 3°C aux normales saisonnières. Ces événements sont liés au changement climatique, qui augmente la fréquence des vagues de chaleur et réduit les précipitations en période estivale. Les scientifiques observent que ces phénomènes s’aggravent depuis les années 1980, avec une accélération notable depuis 2015. En 2022, 93 départements français ont été concernés par des restrictions d’eau, un record depuis 1976.
Les arbres, notamment les chênes et les hêtres, subissent des stress hydriques prolongés qui affaiblissent leur résistance aux maladies et aux parasites. En 2022, 30 % des chênes pédonculés en forêt de Tronçais (Allier) présentaient des signes de dépérissement, contre 10 % en 2018. Les scientifiques parlent de dépérissement forestier, un phénomène où les arbres perdent leurs feuilles prématurément, voient leur croissance ralentir et finissent par mourir. Ce processus est accéléré par la répétition des sécheresses, car les arbres n’ont pas le temps de reconstituer leurs réserves d’eau et de nutriments entre deux épisodes de stress. En Europe, 500 000 hectares de forêts ont été touchés par ce phénomène entre 2018 et 2022.
Les arbres disposent de mécanismes pour résister à la sécheresse, comme la fermeture de leurs stomates (petits pores situés sur les feuilles) pour limiter l’évaporation. Cependant, cette stratégie réduit leur capacité à absorber du CO₂, essentiel à leur croissance. En cas de sécheresse prolongée, les arbres puisent dans leurs réserves de sucre et d’amidon, ce qui les affaiblit. Après une canicule, ils mettent généralement 2 à 3 ans à récupérer pleinement. Or, avec la multiplication des épisodes de sécheresse, ce délai de récupération n’est plus respecté. En 2022, des études ont montré que 40 % des hêtres en forêt de Fontainebleau (Île-de-France) n’avaient pas pu reconstituer leurs réserves après l’été précédent.
Les sols forestiers jouent un rôle clé dans la rétention de l’eau. Cependant, les sécheresses répétées assèchent les sols en profondeur, réduisant leur capacité à stocker l’eau. Les nappes phréatiques, qui alimentent les arbres en période de stress hydrique, sont également affectées. En France, le niveau des nappes a atteint des seuils critiques en 2022, avec 70 % des points de mesure en dessous des normales saisonnières. Les scientifiques soulignent que la gestion forestière actuelle, souvent axée sur la production de bois, ne prend pas suffisamment en compte la résilience des écosystèmes. Les plantations de résineux, par exemple, consomment plus d’eau que les feuillus et aggravent la pression sur les ressources.
Le dépérissement des forêts a des répercussions écologiques majeures. Il réduit la biodiversité en éliminant des espèces animales et végétales dépendantes des arbres, comme les insectes pollinisateurs ou les oiseaux cavernicoles. Sur le plan économique, les forêts françaises génèrent 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, principalement grâce au bois et au tourisme. Une étude de l’INRAE estime que le coût des pertes forestières pourrait atteindre 1 milliard d’euros par an d’ici 2050 si la tendance se poursuit. Les acteurs du secteur, comme l’Office national des forêts (ONF), alertent sur la nécessité d’adapter les pratiques sylvicoles pour préserver les forêts.
Pour limiter les dégâts, plusieurs pistes sont explorées. L’ONF mise sur la diversification des essences d’arbres, en plantant des espèces plus résistantes à la sécheresse, comme le chêne-liège ou le pin maritime. Une autre approche consiste à adapter la gestion des forêts en réduisant la densité des peuplements pour limiter la compétition pour l’eau. Des projets de recherche, comme ceux menés par l’INRAE, étudient également l’impact de l’irrigation ciblée ou de l’amélioration des sols. Enfin, des mesures politiques sont envisagées, comme le renforcement des aides aux propriétaires forestiers pour adopter des pratiques durables. Cependant, ces solutions nécessitent des investissements importants et une coordination entre les acteurs.

