Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de la guerre civile dans les classes espagnoles ?
Enseigner la guerre civile espagnole (1936-1939) ne consiste pas seulement à raconter un conflit : c’est aussi transmettre les fondements de la démocratie. EF Stock/Shutterstock (no reuse) L’ESSENTIEL La guerre civile espagnole (1936-1939) est peu enseignée de l’autre côté des Pyrénées, malgré son importance historique et démocratique.
La guerre civile espagnole (1936-1939) est un conflit majeur qui opposa les républicains, partisans du gouvernement démocratique en place, aux nationalistes, menés par des militaires insurgés dont le général Franco. Ce conflit a duré trois ans et s'est terminé par la victoire des nationalistes, instaurant ensuite une dictature franquiste qui a régné sur l'Espagne pendant près de quarante ans, jusqu'en 1975. Cet épisode historique est considéré comme un traumatisme national en Espagne, car il a laissé des traces profondes dans la mémoire collective et continue d'influencer les débats politiques et sociaux du pays. Malgré son importance, son enseignement dans les écoles espagnoles reste limité, ce qui pose question sur la transmission de cette histoire aux jeunes générations.
En Espagne, la guerre civile espagnole est abordée de manière très succincte dans les programmes scolaires. Elle n'est enseignée qu'en dernière année de l'enseignement secondaire obligatoire, équivalent à la classe de 3ᵉ en France, dans le cadre d'un cours d'histoire qui ne compte que trois heures par semaine. Ce cours couvre également l'histoire contemporaine de l'Europe et les grands mouvements artistiques, ce qui réduit encore le temps consacré à la guerre civile. Dans certaines régions comme Madrid, Murcie ou Estrémadure, le programme est recentré sur le XXᵉ siècle, permettant d'accorder un peu plus d'attention à cet événement. Cependant, même dans ces cas, le temps imparti reste insuffisant pour une étude approfondie. En terminale, un cours d'histoire de l'Espagne aborde les XIXᵉ et XXᵉ siècles, mais sans toujours approfondir la guerre civile ou la dictature franquiste.
Les élèves espagnols quittent souvent l'école obligatoire avec des connaissances très limitées sur la guerre civile espagnole. Selon des études citées dans l'article, ils présentent des lacunes importantes : confusion sur la chronologie des événements, incapacité à replacer le conflit dans son contexte européen, ou encore une vision équilibrée mais erronée des deux camps en présence. Par exemple, certains élèves ne distinguent pas clairement les responsabilités respectives des républicains et des nationalistes, ou méconnaissent la nature répressive de la dictature franquiste. Ces lacunes peuvent parfois conduire à une vision indulgente du franquisme, comme le montrent des enquêtes récentes. Ces insuffisances s'expliquent en partie par le manque de temps consacré à ce sujet dans les programmes scolaires.
Les manuels scolaires utilisés en Espagne pour enseigner l'histoire, bien qu'ayant progressé, accordent encore une place insuffisante à des aspects essentiels de la guerre civile. Par exemple, ils évoquent rarement la répression exercée pendant et après le conflit, ou la dimension de genre, c'est-à-dire les formes spécifiques de violence subies par les femmes. De plus, ces manuels ne mettent pas toujours en avant des exemples locaux ou concrets, ce qui rend l'histoire moins tangible pour les élèves. Ils tendent aussi à reproduire des récits peu critiques, comme l'idée que le conflit était inévitable ou que la Deuxième République, le régime en place avant la guerre, partageait une responsabilité équivalente à celle des insurgés. Ces récits ont été façonnés par la propagande franquiste pour légitimer son pouvoir.
La formation des enseignants en Espagne joue un rôle clé dans la qualité de l'enseignement de l'histoire, mais elle présente aussi des lacunes. Les programmes universitaires des futurs professeurs d'histoire couvrent souvent des périodes trop vastes, laissant peu de place à l'histoire récente, comme la guerre civile ou la dictature franquiste. Par conséquent, de nombreux enseignants n'ont pas reçu, durant leur formation, un enseignement approfondi sur ces sujets. Cela limite leur capacité à transmettre ces connaissances de manière critique et complète à leurs élèves. Les réformes récentes des lois sur l'éducation n'ont pas suffi à combler ces lacunes structurelles dans la formation initiale des professeurs.
L'émergence et la progression de l'extrême droite en Espagne, comme dans d'autres pays, ont un impact sur l'enseignement de l'histoire, notamment celle de la guerre civile. Certains partis d'extrême droite adoptent des positions ambiguës, voire ouvertement favorables au franquisme, et rejettent les politiques de mémoire historique. Cela a contribué à banaliser des discours conflictuels ou des réactions de rejet dans les salles de classe, notamment sur les réseaux sociaux. Ces discours s'éloignent souvent des connaissances établies par la recherche historique et peuvent influencer la perception des élèves sur cette période, en minimisant par exemple les violences du régime franquiste ou en réécrivant l'histoire à des fins politiques.
Face aux limites des programmes et des manuels, certains enseignants développent des approches pédagogiques innovantes pour aborder la guerre civile espagnole. Ils replacent le conflit dans son contexte international, l'étudient sous l'angle de l'histoire sociale et culturelle, et mettent en valeur le rôle des individus et des groupes, comme les femmes, les enfants ou les exilés. Pour cela, ils utilisent des sources variées : témoignages oraux, photographies historiques, romans graphiques, ou encore des parcours pédagogiques pour retrouver les traces locales du conflit. Ces méthodes permettent de rendre l'histoire plus concrète et de favoriser un esprit critique chez les élèves. Un ouvrage récent, intitulé *Franquismo enseñado* (*Le Franquisme enseigné*), illustre ces bonnes pratiques et montre comment l'histoire récente peut être enseignée de manière à renforcer la mémoire démocratique.

