Comment l’Ukraine réussit-elle à frapper aussi loin en Russie?
À peine capables de percer le ciel russe il y a 4 ans, les Ukrainiens frappent aujourd'hui jusqu'en Sibérie..
Le 6 juillet 2026, une raffinerie située à Omsk, en Sibérie occidentale, a été frappée par des drones ukrainiens. Ces drones ont parcouru plus de 2 500 kilomètres avant d’atteindre leur cible, marquant l’une des attaques les plus lointaines menées par l’Ukraine depuis le début de la guerre. Deux semaines plus tôt, des drones ukrainiens avaient également ciblé des raffineries de Gazprom Neft à Moscou, situées à plus de 800 kilomètres des zones de combat. Ces attaques, autrefois rares, sont désormais quotidiennes sur le territoire russe, touchant des infrastructures stratégiques comme les raffineries de pétrole, les usines et les chaînes d’approvisionnement. Selon Frédéric Labarre, professeur au Collège des Forces canadiennes, cette stratégie résulte d’une préparation méthodique visant à affaiblir les défenses aériennes russes en neutralisant leurs systèmes radars, de brouillage et leurs batteries antiaériennes.
L’Ukraine a mis en place une stratégie en deux temps pour étendre la portée de ses frappes. D’abord, elle a détruit des centaines de systèmes de défense aérienne russes, comme les batteries Pantsir (un système mobile de défense antiaérienne et antimissile), dont la moitié aurait été neutralisée au printemps 2026. En réduisant ces défenses, Kiev a pu allonger progressivement la portée de ses drones et missiles, leur permettant d’atteindre des cibles de plus en plus éloignées. En mai 2026, les forces ukrainiennes ont confirmé avoir touché près de 180 000 cibles militaires russes, soit une augmentation de 12,7 % par rapport à avril. Cette expansion des frappes s’explique aussi par la concentration des défenses russes autour de Moscou, laissant d’autres régions, notamment l’industrie pétrolière, vulnérables.
L’industrie militaire ukrainienne a connu une croissance exponentielle, notamment dans la production de drones. Le gouvernement ukrainien vise la fabrication de 8 millions de drones en 2026, contre 4 millions en 2025. Cette production est décentralisée, innovante et peu bureaucratique, ce qui la rend très réactive. Les drones ukrainiens sont fabriqués avec des matériaux du commerce et des logiciels open source (libres de droits), ce qui réduit considérablement leur coût. Par exemple, un drone ukrainien coûte une fraction du prix des missiles russes nécessaires pour le détruire. Cette approche a permis à l’Ukraine de produire 1,5 drone pour chaque drone russe fabriqué. Les drones ukrainiens ont des portées variables, allant jusqu’à 3 500 kilomètres pour certains modèles.
En plus des drones, l’Ukraine produit désormais ses propres missiles de croisière, comme le Flamingo (portée de 3 000 km) et le Neptune (portée de 1 000 km). Selon le commissaire européen à la Défense, l’Ukraine pourrait bientôt fabriquer plus de missiles de croisière que l’ensemble des pays européens réunis. Une entreprise ukrainienne, Fire Point, prévoit de construire 700 missiles Flamingo en 2026. Par ailleurs, si les États-Unis donnent leur accord, l’Ukraine pourrait produire sous licence des missiles intercepteurs Patriot (un système de défense antiaérienne américain). Ces développements renforcent la capacité ukrainienne à frapper des cibles lointaines avec une précision accrue.
L’efficacité des drones ukrainiens repose en grande partie sur leur nombre et leur diversité. Tirés par centaines en même temps, ils submergent les défenses russes, un principe appelé saturation. Les drones jouent des rôles spécifiques : certains servent de leurres pour distraire les systèmes antiaériens, d’autres de relais de communication pour maintenir le contact avec les drones avancés. Par exemple, le drone Chaïka, recouvert d’aluminium, imite un écho radar plus gros qu’un missile, forçant les Russes à gaspiller leurs défenses sur des cibles peu coûteuses (500 €). D’autres drones, fabriqués en carton, transportent des charges légères (3 kg) sur 150 km et sont presque indétectables par les radars. Enfin, l’intelligence artificielle permet à certains drones de naviguer sans GPS, en utilisant des repères au sol comme des bâtiments ou des routes.
L’Ukraine a choisi de frapper les raffineries russes, une stratégie visant à asphyxier les finances de la Russie. Le pétrole représente en effet 100 % des exportations énergétiques du pays, qui financent à 40 % le budget de l’armée russe. Les attaques répétées sur ces infrastructures ont provoqué des pénuries d’essence en Russie, comme à Anapa, où les files d’attente aux stations-service ont atteint des heures d’attente. En Crimée, le prix du litre d’essence a dépassé 8,50 $CA, et des réquisitions de carburant par l’armée ont été signalées. Ces mesures visent à fragiliser l’économie russe et à réduire sa capacité à soutenir militairement la guerre.
En plus des frappes aériennes, l’Ukraine perturbe les routes d’approvisionnement russes dans le sud du pays et en Crimée. Les ponts, lignes ferroviaires et bateaux russes sont systématiquement attaqués pour couper le ravitaillement des forces russes déployées à Zaporijia, Kherson et en Crimée. Depuis mai 2026, la logistique russe vers ces zones a diminué de 70 %. Ces attaques visent à isoler les troupes russes et à les priver de renforts et de matériel. Les conséquences sont visibles : pénuries de denrées alimentaires, inflation et mécontentement croissant dans la population russe.
Les frappes ukrainiennes à longue distance ont changé la perception de la guerre en Russie. Les attaques sur des villes comme Moscou, autrefois considérées comme sûres, ont semé l’inquiétude parmi la population. Les colonnes de fumée noire visibles depuis les centres urbains rappellent que la guerre n’est plus confinée aux zones de combat. Frédéric Labarre souligne que les Russes commencent à réaliser que leur pays ne gagne pas et pourrait même perdre. Cette prise de conscience, combinée à des pénuries, une inflation élevée et la perte de 1 000 soldats par jour au front, alimente un mécontentement croissant. Une population en colère pourrait devenir un levier supplémentaire pour faire pression sur le président Vladimir Poutine et l’inciter à négocier.

