Le D-Day économique au Moyen-Orient : gagnants et perdants
L’ESSENTIEL Depuis 1979, les sanctions américaines contre l’Iran sont passées de restrictions commerciales à un dispositif financier mondial. Avec l’opération Epic Fury, Washington franchit un nouveau cap : sanctions directes, sanctions secondaires et pression sur le pétrole, le transport maritime, la finance et les réseaux de contournement visent désormais aussi les pays qui continuent de commercer avec Téhéran.
Depuis la crise des otages de 1979, les États-Unis ont progressivement renforcé leurs sanctions contre l’Iran, passant de simples restrictions commerciales à un système financier mondial complexe. En 1995, un embargo commercial a été instauré, puis le programme nucléaire iranien a conduit à des sanctions de l’ONU entre 2006 et 2010. Ces mesures visaient à limiter les activités nucléaires de Téhéran. En 2015, l’accord Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) a partiellement levé ces sanctions en échange de restrictions sur le programme nucléaire. Cependant, en 2018, les États-Unis, sous l’administration Trump, se sont retirés du JCPOA et ont rétabli les sanctions, estimant que l’accord ne couvrait pas suffisamment les activités balistiques et régionales de l’Iran.
Depuis février 2026, les États-Unis ont lancé l’opération Epic Fury, une stratégie économique agressive combinant sanctions directes et secondaires contre l’Iran. Ces mesures ciblent désormais non seulement les entreprises iraniennes, mais aussi les pays tiers commerçant avec Téhéran, sous peine de perdre l’accès au système financier américain basé sur le dollar. Les secteurs visés incluent le pétrole, le transport maritime, l’aviation, la technologie, les métaux précieux, les cryptomonnaies et les réseaux de contournement. L’objectif est de réduire les recettes pétrolières iraniennes, estimées à 1,42 million de barils par jour exportés vers la Chine entre juillet 2025 et juin 2026, et d’isoler davantage l’économie iranienne.
La Chine joue un rôle central dans la résistance économique de l’Iran. En 2025-2026, elle a absorbé 92 % des exportations pétrolières iraniennes, soit environ 1,42 million de barils par jour. Pékin a mis en place un système de contournement des sanctions, incluant des paiements en monnaie chinoise, des intermédiaires peu exposés aux États-Unis et des mécanismes de troc où le pétrole iranien est échangé contre des marchandises chinoises, y compris du matériel militaire. Washington a jusqu’à présent ciblé principalement de petites entités chinoises, évitant les grandes institutions financières pour limiter les répercussions sur l’économie mondiale. Une offensive contre ces dernières pourrait radicaliser la confrontation.
Les pays voisins de l’Iran subissent une pression croissante des sanctions américaines. Les Émirats arabes unis, principal partenaire commercial de l’Iran avec 30,6 % de ses importations en 2024 (21 milliards de dollars), ont suspendu leurs échanges en 2026 pour éviter les sanctions. La Turquie, avec un commerce bilatéral de 5,5 milliards de dollars en 2025, reste exposée en raison de ses importations d’énergie et de produits industriels iraniens. L’Irak, dépendant à 30 % de l’électricité produite grâce au gaz iranien, risque des coupures majeures si les approvisionnements sont interrompus. Le Pakistan et Oman, médiateurs dans les tensions, sont également vulnérables, avec des échanges respectifs de 2,27 milliards et 2,35 milliards de dollars en 2024.
L’Iran est le principal perdant de cette escalade, avec des recettes pétrolières, financières et commerciales fortement réduites. Les sanctions secondaires menacent les entreprises étrangères commerçant avec Téhéran, les forçant à choisir entre ce commerce et l’accès au marché américain. Les pays dépendants de l’Iran subissent aussi des répercussions : l’Irak pourrait perdre 30 % de sa capacité électrique, tandis que les échanges régionaux se contractent. La Chine, bien que résistante, voit ses réseaux commerciaux et financiers sous pression. À l’inverse, des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite ou le Koweït ne peuvent remplacer l’Iran dans les exportations gazières et pétrolières en raison des risques logistiques et des coûts d’assurance dans le détroit d’Ormuz.
Les États-Unis renforcent leur influence en utilisant les sanctions secondaires comme levier. En menaçant de couper l’accès au système financier américain, Washington pousse les entreprises et pays tiers à réduire leurs liens avec l’Iran. Cette stratégie a déjà réduit le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, limitant la capacité des autres pays du Golfe à compenser les exportations iraniennes. Cependant, cette approche comporte un risque : plus les États-Unis étendent leur contrôle sur l’accès au dollar, plus les pays comme la Chine développent des alternatives (monnaies locales, systèmes de paiement parallèles) pour contourner ces sanctions.
La prochaine phase dépendra de la capacité des États-Unis à faire plier leurs partenaires clés, notamment la Chine, la Turquie, l’Irak et les Émirats. Si ces pays cèdent, l’Iran sera davantage isolé, ce qui pourrait renforcer la pression sur son régime pour accepter les demandes américaines. En revanche, s’ils résistent, Washington devra choisir entre tolérer certains échanges ou étendre ses sanctions à des acteurs majeurs, risquant des tensions économiques mondiales. Cette bataille dépasse le cadre iranien : elle teste la capacité des États-Unis à projeter leur puissance économique et la volonté des autres pays de supporter les coûts d’une confrontation.

