Désinformation dans le secteur agri-agro: ça n’arrive pas qu’aux autres!
Désinformation, complotisme, ingérences étrangères: ces phénomènes ne concernent pas uniquement la santé, le climat ou les conflits internationaux. Le secteur agricole et agroalimentaire est lui aussi devenu une cible privilégiée de campagnes de manipulation de l’information.
La désinformation désigne la diffusion volontaire de fausses informations pour manipuler l’opinion publique ou déstabiliser une société. Dans le secteur agricole et agroalimentaire, elle ne se limite pas aux débats classiques entre écologistes, animalistes et industriels. Elle émane aussi d’acteurs variés : extrême droite (comme les mouvements MAGA ou identitaires), puissances étrangères (comme la Russie), ou encore la complosphère (réseaux complotistes mêlant climatosceptiques et antivax). Ces acteurs exploitent des sujets sensibles comme les politiques publiques, les crises sanitaires ou les mouvements sociaux pour propager leurs idées. Par exemple, en 2025, la loi Duplomb en France a cristallisé des accusations de désinformation, notamment via l’ouvrage Loi Duplomb, le débat confisqué. Alerte aux fausses informations sur la santé et l’environnement (Éditions du Faubourg, 2026), publié par Philippe Grandcolas.
En 2019, une théorie du complot émerge sur le forum 4chan avec le slogan I will not eat the bugs (« Je ne mangerai pas d’insectes »). Elle accuse les « élites mondialistes » de vouloir imposer la consommation d’insectes comme substitut à la viande, sous prétexte de lutte contre le changement climatique. Cette théorie, popularisée par des figures américaines d’extrême droite comme Tucker Carlson ou Alex Jones, s’appuie sur des événements réels comme l’initiative The Great Reset du Forum économique mondial (FEM) en 2020, ou un article du FEM en 2021 vantant les mérites écologiques des insectes. En 2023, cette désinformation prend de l’ampleur : Fox News diffuse une fausse information selon laquelle l’Irlande allait abattre 200 000 bovins pour respecter les objectifs climatiques de l’UE. Plus de 20 millions de personnes consultent alors des contenus sur Twitter et YouTube à ce sujet. Des élus aux Pays-Bas et en Pologne reprennent aussi cette théorie pour critiquer les politiques climatiques européennes.
Les mouvements de protestation des agriculteurs en Europe, comme le plan azote aux Pays-Bas en 2022 ou les manifestations de janvier-février 2024, sont instrumentalisés par des acteurs hostiles. Aux Pays-Bas, des complotistes du Nouvel ordre mondial ou des antivax organisent des rassemblements de soutien aux agriculteurs, en associant ces mouvements à des théories comme celle des insectes ou des vaccins à ARNm. Donald Trump apporte aussi son soutien aux agriculteurs néerlandais. En 2024, des fausses informations circulent en Europe de l’Est, comme l’affirmation que l’ambassade de Russie à Berlin aurait déclenché une sirène en solidarité avec les manifestants, ou que des agriculteurs français auraient jeté du fumier sur l’ambassade d’Ukraine à Paris. Le ministère polonais des Affaires étrangères évoque même une possible influence russe dans les manifestations, avec des banderoles pro-Poutine ou des drapeaux soviétiques. En France, le hashtag #AgriculteursEnColere est initialement poussé par des comptes complotistes, tout comme les hashtags #Bauernprotest en Allemagne, relayés par des antivax ou des comptes prorusses.
En décembre 2025, des vidéos sur TikTok accusent les mobilisations d’agriculteurs contre le protocole sanitaire (DNC) et l’accord de libre-échange avec le Mercosur d’être manipulées par des réseaux pro-iraniens et britanniques ultraconservateurs. Des médias fictifs, comme ceux du réseau Storm-1516 affilié à la Russie, diffusent des rumeurs infondées : un prétendu dépeuplement planifié, la dissémination volontaire d’un virus, ou encore la radiation de 70 vétérinaires ayant refusé d’abattre des bêtes. En février 2026, une campagne d’ingérence est observée lors du Salon de l’agriculture avec la création d’un site miroir imitant Franceagricole, relayant de fausses informations comme celle selon laquelle des céréales ukrainiennes de mauvaise qualité seraient à l’origine de la DNC en France. Ces actions visent à semer la confusion et à discréditer les institutions ou les filières ciblées.
Les entreprises du secteur agroalimentaire sont aussi victimes de désinformation. En décembre 2022, l’entreprise Bonduelle est accusée sur les réseaux sociaux d’avoir livré des boîtes de conserve à des militaires russes en Ukraine, accompagnées d’un message de soutien. Cette fausse information, démentie par l’entreprise, visait à discréditer Bonduelle pour sa décision de rester en Russie après le début de la guerre. En 2024, une autre campagne cible Cristaline : des vidéos sur Facebook et TikTok accusent l’eau en bouteille de la marque d’avoir causé la mort d’un enfant de trois ans à Mayotte, mort du choléra. L’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte publie un communiqué pour démentir ces allégations. Ces exemples montrent que les entreprises, comme les filières agricoles, sont particulièrement vulnérables aux attaques sur leur réputation, d’autant que ces secteurs sont souvent sensibles aux crises de confiance.

