Qui assume vraiment le coût de l', enfant ?
En évaluant l'ensemble des dépenses collectives consacrées aux moins de 20 ans, l'économiste Antoine Math montre que les prestations sociales soutiennent de moins en moins le pouvoir d'achat des familles..
En 2024, le coût total de l'enfant en France s'élève à 591 milliards d'euros, soit environ 37 500 euros par enfant et par an. Ce montant représente 20,1 % du produit intérieur brut (PIB) français. Il se décompose en trois grandes catégories : les dépenses publiques (41 %), les dépenses privées des ménages (23 %) et le travail domestique non rémunéré (36 %). Ce dernier, souvent invisible, inclut les heures consacrées par les parents aux soins, à l'éducation et aux tâches ménagères liées aux enfants. Antoine Math, chercheur à l'Ires, souligne que cette évaluation montre l'ampleur des ressources mobilisées par la société pour élever les enfants, bien au-delà des simples dépenses marchandes.
Les dépenses publiques dédiées à l'enfant atteignent 241,6 milliards d'euros en 2024, soit plus de la moitié du coût total. L'éducation représente le poste le plus important avec 127,9 milliards d'euros, suivie par la santé (25 milliards) et les politiques familiales (88,7 milliards). Ces dernières incluent les prestations familiales, les indemnités de maternité et de paternité, l'aide sociale à l'enfance, les bourses et les crédits d'impôt. Antoine Math précise que ces dépenses sont dites « non affectées », c'est-à-dire que leur utilisation n'est pas contrôlée par l'État, ce qui permet aux ménages de les utiliser librement pour subvenir aux besoins de leurs enfants.
Les dépenses privées des ménages pour leurs enfants s'élèvent à 183 milliards d'euros en 2024, soit en moyenne 11 600 euros par enfant et par an. Ces dépenses couvrent l'achat de biens (vêtements, alimentation, meubles) et de services (crèches, activités sportives, vacances). Pour calculer ces montants, Antoine Math utilise une méthode standardisée appelée échelle OCDE modifiée, qui attribue une valeur de 1 au premier adulte du ménage, 0,3 à chaque enfant de moins de 14 ans et 0,5 aux autres membres de plus de 14 ans. Cette méthode permet de prendre en compte les économies d'échelle réalisées au sein des foyers, où les coûts sont partagés entre plusieurs personnes.
Le travail domestique non rémunéré des parents, principalement des mères, représente une part majeure du coût de l'enfant : 211 milliards d'euros en 2024. Ce montant correspond à la valorisation monétaire des 17,7 milliards d'heures consacrées aux enfants pour des tâches comme les soins, l'accompagnement, les repas ou le ménage. Antoine Math propose de rémunérer ces heures au niveau du Smic brut chargé, ce qui met en lumière l'importance de ce travail invisible dans l'économie. Cette valorisation montre que la société dépend largement de ce travail gratuit pour assurer la reproduction sociale, c'est-à-dire la transmission des savoirs, des valeurs et des conditions de vie aux nouvelles générations.
Entre 2010 et 2024, le coût global de l'enfant est resté stable en proportion du PIB (23,2 % en 2010 contre 20,1 % en 2024), mais sa composition a fortement évolué. Les dépenses publiques spécialisées, comme celles destinées aux enfants handicapés (+24 %) ou à l'aide sociale à l'enfance (+31 %), ont augmenté. En revanche, les prestations familiales générales ont diminué de 16 %, et les aides au logement ou les suppléments enfants du RSA ont baissé de 9 %. Cette recomposition reflète une politique publique recentrée sur les enfants les plus vulnérables, au détriment des aides universelles. Le taux de couverture des dépenses privées par les prestations publiques est passé de 26,5 % en 2014 à 24,1 % en 2024, ce qui signifie que les ménages doivent désormais assumer une part plus importante du coût de leurs enfants.
Antoine Math, chercheur à l'*Institut de recherches économiques et sociales* (Ires), est l'auteur de ces évaluations. Son travail met en évidence que le coût de l'enfant est largement socialisé, c'est-à-dire pris en charge par la collectivité, mais que cette prise en charge reste inégale et souvent invisible. Les femmes assument la majorité du travail domestique non rémunéré, ce qui pose des questions sur l'équité et les politiques publiques à mettre en place. Les restrictions sur les prestations générales pourraient également avoir des conséquences démographiques, en rendant l'éducation des enfants plus coûteuse pour les ménages et en décourageant potentiellement la natalité.

