Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?
L’ESSENTIEL Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans un nouveau livre un Fascisme de la fin des temps qui considère l’effondrement comme inévitable et mise sur la survie d’une élite. Dans The Nerd Reich , Gil Durán enquête sur les milliardaires de la Silicon Valley qui mettent leur fortune et les technologies au service de projets autoritaires.
Naomi Klein, essayiste et journaliste canadienne, est connue pour ses critiques du capitalisme, de la mondialisation et de l’inaction climatique. Avec la cinéaste Astra Taylor, elle décrit dans un livre intitulé Le Fascisme de la fin des temps (à paraître en français en février 2025) une forme moderne de fascisme. Ce concept désigne une idéologie qui considère l’effondrement économique, institutionnel et environnemental comme inévitable, et mise sur la survie d’une élite plutôt que sur la préservation des systèmes démocratiques. Klein et Taylor analysent comment cette vision apocalyptique se combine avec des projets autoritaires, notamment dans des contextes comme la crise à Gaza ou les discours sur l’intelligence artificielle.
Le technofascisme est une notion centrale dans les analyses de Klein, Taylor et du journaliste Gil Durán. Elle désigne l’utilisation des technologies de pointe (intelligence artificielle, algorithmes, plateformes numériques) pour diffuser et renforcer des idéologies autoritaires. Par exemple, l’entreprise Palantir, spécialisée dans les services de renseignement fondés sur les données, propose des solutions pour « dominer » dans des domaines comme la santé, l’industrie ou la guerre. Durán, dans son livre The Nerd Reich, explore comment des milliardaires de la Silicon Valley, comme Peter Thiel ou Elon Musk, investissent dans des projets qui menacent la démocratie en privatisant des biens publics et en éliminant les mécanismes de contrôle démocratique.
Le fascisme de la fin des temps repose sur une vision apocalyptique du monde, où l’effondrement des systèmes actuels est perçu comme inévitable et même nécessaire. Cette idéologie, inspirée en partie par des courants religieux fondamentalistes, considère que la crise doit être accélérée pour permettre une renaissance. Par exemple, Klein et Taylor analysent comment certains groupes politiques ou religieux voient dans la destruction de Gaza une étape vers un monde nouveau. De même, des discours sur l’intelligence artificielle ou les bunkers privés reflètent cette croyance en un futur où seule une élite survivra, souvent en fuyant les réalités sociales et environnementales.
La Silicon Valley est au cœur des analyses de Durán, qui montre comment des figures comme Peter Thiel, Elon Musk ou Sam Altman utilisent leur fortune pour influencer la politique et la société. Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, est présenté comme une figure centrale d’un nouvel ordre politique autoritaire. Ces milliardaires promeuvent des idées comme la sécession technologique, la privatisation des services publics ou le rejet de la démocratie. Par exemple, Balaji Srinivasan, entrepreneur en cryptomonnaies, souhaite que la Silicon Valley se sépare des États-Unis, tandis que Marc Andreessen, investisseur en capital-risque, dénigre les institutions démocratiques au profit d’un technocapital accéléré.
Palantir, entreprise de la Silicon Valley, est citée comme un exemple concret de l’alliance entre technologie et autoritarisme. Fondée en 2003, elle fournit des outils de renseignement (collecte et analyse de données) aux services de renseignement, à la police, aux armées et aux grandes entreprises. Son annonce récente, « Nous bâtissons pour dominer », illustre sa vision d’un monde où la technologie sert à contrôler et à imposer une domination. L’entreprise est dirigée par Alex Karp, qui a déclaré en 2023 que Palantir travaillait sur des projets pour « façonner l’avenir de la guerre » et des opérations de sécurité.
Face à cette montée des idéologies autoritaires, des résistances émergent. Klein et Taylor soulignent l’importance de rester ancré dans le présent et de travailler à améliorer les systèmes existants plutôt que de les abandonner. Elles citent l’exemple de Zohran Mamdani, maire progressiste de New York, qui défend une vision inclusive et diversifiée de la société. De même, des mouvements religieux ou communautaires s’opposent aux expulsions de migrants ou aux politiques répressives, en s’appuyant sur des valeurs comme la justice ou l’accueil de l’étranger. Ces initiatives montrent que des alternatives existent, même face à des forces puissantes.
Les deux ouvrages analysés, Le Fascisme de la fin des temps et The Nerd Reich, se concentrent sur des figures individuelles (comme Donald Trump, Peter Thiel ou Elon Musk) pour expliquer la montée du fascisme moderne. Cette approche, bien que percutante, présente des limites : elle ne permet pas de comprendre comment ces idéologies se diffusent dans la société ou comment elles s’adaptent aux réalités quotidiennes. Par exemple, Klein et Taylor reconnaissent que le fascisme de la fin des temps ne se résume pas à ces personnalités, mais leur analyse reste centrée sur elles. De même, Durán décrit une multitude de personnages sans toujours expliquer comment leurs idées s’articulent entre elles ou comment elles touchent le grand public.
Les algorithmes et les plateformes numériques jouent un rôle clé dans la diffusion des idéologies autoritaires. Ils permettent de contrôler la réalité en sélectionnant les informations visibles par les utilisateurs, en amplifiant les discours de haine ou en marginalisant les voix dissidentes. Par exemple, les réseaux sociaux peuvent être utilisés pour créer des bulles informationnelles où les individus ne sont exposés qu’à des contenus conformes à leurs opinions. Durán souligne que ces outils, initialement présentés comme neutres et rationnels, servent en réalité à renforcer des visions du monde fondées sur la division, la peur de l’autre et la domination d’une élite.
Les auteurs des deux ouvrages critiquent ouvertement les élites économiques et politiques qui promeuvent des idéologies autoritaires. Klein et Taylor dénoncent une vision où l’effondrement est accepté comme une fatalité, permettant à une minorité de survivre dans des bunkers ou des paradis technologiques. Durán, quant à lui, décrit comment des milliardaires comme Peter Thiel ou Sam Bankman-Fried utilisent leur fortune pour influencer la politique, souvent au détriment de la démocratie. Ces critiques visent à montrer que le fascisme moderne n’est pas seulement une idéologie, mais un système où le pouvoir est concentré entre les mains d’une poignée d’individus.

