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Géopolitique

Bienvenue dans le Splinternet, l’ère de la fragmentation du net

Courrier International · mis à jour il y a 19 j

L’utopie d’Internet comme réseau ouvert et universel a fait long feu. Plusieurs pays ont mis au point des systèmes qui leur permettent de se couper du réseau mondial pour fonctionner en circuit (presque) fermé, des intranets nationaux..

Fin de l'Internet universel

Internet n'est plus ce réseau ouvert et interconnecté imaginé il y a quarante ans. L'utopie d'un espace numérique mondial, accessible à tous et sans frontières, a laissé place à une réalité fragmentée. Désormais, le Splinternet désigne cette division du réseau mondial en blocs souverains, incompatibles entre eux et contrôlés par des États. Ce phénomène s'observe notamment en Russie, en Chine, en Iran ou en Corée du Nord, où les gouvernements ont développé des systèmes numériques autonomes. Ces intranets nationaux permettent aux pays de fonctionner en circuit fermé, même en cas de coupure avec le reste du monde. La souveraineté numérique, invoquée par ces États, cache en réalité des objectifs plus profonds : le contrôle strict de l'information, la collecte massive de données et une stratégie de découplage technologique pour réduire leur dépendance aux infrastructures étrangères.

L'Iran et son Internet halal

L'Iran a construit un intranet géant, parfois surnommé Internet halal, qui isole son écosystème numérique du reste du monde. Ce système, accessible à 85 % de la population en 2025 (soit 92 millions d'habitants), permet aux services locaux de continuer à fonctionner même lorsque l'État décide de couper l'accès à Internet mondial. Par exemple, en janvier 2026, puis entre février et mai de la même année, l'Iran a bloqué l'Internet mondial pendant des manifestations antirégime et un conflit avec les États-Unis et Israël. L'Internet halal donne accès à des sites officiels, des applications bancaires, des services de taxi et des messageries locales comme Bale ou Eitaa, hébergées sur des serveurs iraniens. Ce réseau parallèle illustre comment un État peut contrôler l'information tout en maintenant une économie numérique fonctionnelle.

La Grande Muraille numérique

La Chine, avec 1,4 milliard d'habitants et un taux de pénétration d'Internet de 92 % en 2025, a créé une Grande Muraille numérique qui filtre et bloque massivement les contenus étrangers. Bien que techniquement connectée au reste du monde, la Chine a développé un écosystème numérique parallèle et autonome. Les services étrangers comme Google, Facebook ou Twitter sont inaccessibles, tandis que des applications locales comme Weixin (messagerie), Baidu (moteur de recherche) ou Alibaba (commerce en ligne) dominent le marché. Ce système permet au gouvernement de fermer hermétiquement l'accès au Web global tout en maintenant une économie numérique interne dynamique. La Grande Muraille numérique est donc une frontière numérique qui protège les intérêts politiques et économiques du pays.

Le Runet souverain russe

La Russie a mis en place le Runet souverain, un réseau national capable de se déconnecter du reste d'Internet. Avec 144 millions d'habitants et un taux de pénétration d'Internet de 94 % en 2025, ce système repose sur une loi de 2019 et une nouvelle loi de mars 2026 qui donne à Roskomnadzor, l'autorité de régulation des communications, le pouvoir de couper le Runet du Web mondial. En cas de menace, le FSB peut demander aux opérateurs de déconnecter un utilisateur suspect. Dès 2022, lors de l'invasion de l'Ukraine, Roskomnadzor avait déjà bloqué Facebook, Instagram et limité l'accès à Twitter (X). Les outils comme Tor ou les services VPN étaient systématiquement ciblés. Ce Runet souverain permet à la Russie de contrôler l'information et de limiter l'influence des plateformes étrangères.

Kwangmyong, l'intranet nord-coréen

La Corée du Nord a développé Kwangmyong, un intranet totalement fermé et déconnecté du Web mondial. Avec seulement 26 millions d'habitants et un taux de pénétration d'Internet de 0 % en 2025, ce réseau est le plus extrême exemple de fragmentation numérique. Inauguré en 2000, Kwangmyong propose des sites d'État, un moteur de recherche interne et des services de messagerie inaccessibles depuis l'extérieur. Ce système illustre comment une dictature peut isoler sa population de l'information extérieure tout en maintenant un minimum d'infrastructures numériques locales. Kwangmyong est donc un outil de contrôle absolu sur l'accès à l'information et la communication.

Cuba et son intranet contrôlé

Cuba a mis en place un intranet sous contrôle de l'État, accessible à 70 % de sa population (11 millions d'habitants) en 2025. Historiquement, ce réseau domestique était principalement destiné aux Cubains, tandis que les touristes avaient accès à l'Internet mondial. L'intranet cubain donne accès à des services spécifiques comme un service de courriel (correo.cu), une encyclopédie (EcuRed) et des sites gouvernementaux, tous contrôlés par l'État. Ce système permet au gouvernement de limiter l'accès à l'information tout en offrant certains services numériques à la population locale. La distinction entre Cubains et touristes montre comment un État peut segmenter l'accès à Internet selon des critères politiques.

Ce que ça pourrait changer

En Birmanie (Myanmar), la junte militaire au pouvoir a développé un intranet très restreint, utilisé notamment lors des coupures d'accès au Web mondial. Avec 55 millions d'habitants et un taux de pénétration d'Internet de 45 % en 2025, ce réseau est un outil de contrôle de l'information. Lorsque le gouvernement décide de couper l'accès à Internet mondial, il bascule sur cet intranet limité, qui permet de maintenir une communication minimale tout en isolant la population des sources d'information extérieures. Ce système illustre comment une dictature militaire peut utiliser la fragmentation numérique pour renforcer son emprise sur la société.

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