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Économie

Pologne-Ukraine: derrière l’alliance militaire, la discorde mémorielle

Telos · mis à jour 2 juil.

En retirant au président Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, le président nationaliste polonais, Karol Nawrocki, a déclenché une «guerre des décorations» entre Pologne et Ukraine. L’alliance polono-ukrainienne, structurante pour l’effort de guerre de Kiev, est aujourd’hui fissurée sur le plan mémoriel, politique et économique.

Guerre des décorations

En mai 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a nommé une unité militaire ukrainienne d’élite Héros de l’UPA, provoquant une vive polémique en Pologne. L’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne) est une unité historique ukrainienne qui a combattu l’URSS, mais qui est aussi accusée d’avoir perpétré des massacres de Polonais en 1943-1945 dans la région de la Volhynie, faisant plus de 100 000 victimes. En réponse, le président polonais Karol Nawrocki, issu du parti nationaliste Droit et Justice (PiS), a retiré à Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise. Cette décision a été suivie d’une réaction en chaîne : d’anciens présidents ukrainiens (Petro Porochenko, Viktor Iouchtchenko, Leonid Koutchma) ont rendu leurs décorations polonaises en solidarité avec Zelensky. En République tchèque, le parti SPD d’extrême droite a même réclamé le retrait d’une décoration tchèque attribuée à Zelensky, illustrant une tension mémorielle et diplomatique croissante entre ces pays.

Mémoire conflictuelle

La Pologne et l’Ukraine entretiennent des mémoires historiques divergentes, notamment autour des événements de la Seconde Guerre mondiale. En Pologne, les massacres de Volhynie commis par l’UPA sont considérés comme un génocide, reconnu par une loi de 2016 et commémoré chaque 11 juillet. En Ukraine, l’UPA est souvent héroïsée comme une force de résistance anti-soviétique et anti-russe, malgré son rôle controversé dans les violences contre les Polonais et les Juifs. La figure de Stepan Bandera, leader ukrainien associé à des attaques contre des civils, est un sujet de tension, car il est célébré en Ukraine mais rejeté en Pologne et en Israël. Contrairement à la réconciliation franco-allemande, qui a permis de construire une mémoire commune via des manuels scolaires et des commissions d’historiens, les deux pays n’ont jamais établi une telle architecture mémorielle. La guerre en cours a encore compliqué ce dialogue, rendant les divergences plus visibles et moins gérables.

Opinion publique polonaise

Le soutien polonais à l’Ukraine, autrefois solide, montre des signes de fragilité. Selon le centre sociologique polonais CBOS, la sympathie des Polonais envers les Ukrainiens est passée de 51 % en 2023 à 29 % en 2026, tandis que l’hostilité a grimpé à 43 %. Plusieurs facteurs expliquent ce changement : la présence d’environ un million de réfugiés ukrainiens en Pologne, perçus comme une concurrence sur le marché du travail et une pression sur le logement, ainsi qu’une rhétorique anti-migratoire inspirée de l’ex-président américain Donald Trump. L’élection de Karol Nawrocki, proche de l’extrême droite, a accentué ces tensions. Un rapport de l’Institut Krytyki Politycznej révèle que la perception des migrants ukrainiens est largement négative, notamment après des restrictions d’accès aux prestations sociales en mars 2026. Près de 60 % des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, un revirement qui contraste avec le rôle historique de la Pologne comme porte-parole de Kiev en Europe.

Ce que ça pourrait changer

La Russie profite des tensions entre la Pologne et l’Ukraine pour affaiblir leur alliance. Des campagnes de désinformation, comme celle menée par le réseau de *bots Matryoshka* le 22 juin 2026, visent à attiser les divisions. Pourtant, la Pologne reste un pilier du soutien à l’Ukraine en Europe de l’Est, aux côtés de la Roumanie. Cette crise pourrait s’étendre à d’autres pays : le Premier ministre slovaque Robert Fico et le parti tchèque *SPD* ont déjà adopté des positions critiques envers l’Ukraine. Plus largement, cette querelle illustre un débat sur l’élargissement de l’UE. L’Ukraine considère son adhésion comme une *récompense* pour son sacrifice militaire, mais le chancelier allemand Friedrich Merz a qualifié cette perspective d’*irréaliste* tant que le pays est en guerre. L’UE, qui exige des réformes strictes pour l’adhésion, n’a pas développé d’outils pour gérer les conflits mémoriels, contrairement à la réconciliation franco-allemande d’après-guerre. Chaque future négociation d’adhésion (Ukraine, Balkans) risque donc de réveiller des tensions historiques non résolues.

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