Trajectoires théoriques à travers et au-delà de l’operaismo négrien
Trajectoires théoriques à travers et au-delà de l’operaismo négrien Cet entretien avec Dario Gentili, mené par Raphael Guazzelli, Matteo Allegrezza & Ni Yamauchi, propose une relecture critique de l’héritage théorique et politique d’Antonio Negri. Gentili examine la continuité entre opéraïsme et post-opéraïsme, la transformation du lieu du conflit (de l’usine à la métropole, puis aux territoires et aux corps), et les limites actuelles de la catégorie d’exode face à la colonisation numérique du plan d’immanence.
L’operaismo (ou opéraïsme en français) est un courant de pensée né en Italie dans les années 1960, au sein du mouvement ouvrier et intellectuel. Il se distingue par son analyse du travail et du capitalisme à partir de la subjectivité des travailleurs plutôt que des structures économiques traditionnelles. Le terme operaismo vient de l’italien operaio, qui signifie ouvrier. Ce courant a été développé par des auteurs comme Mario Tronti, Antonio Negri ou Paolo Virno, qui ont cherché à comprendre comment les luttes sociales et la résistance des travailleurs pouvaient transformer le système capitaliste. L’operaismo négrien, du nom d’Antonio Negri, prolonge cette réflexion en insistant sur l’autonomie des travailleurs et leur capacité à créer de nouvelles formes de vie et de production en dehors des logiques capitalistes. Ce courant a eu une influence majeure sur les mouvements sociaux des années 1970 et 1980, notamment en Italie.
L’operaismo négrien repose sur plusieurs concepts clés. D’abord, la classe ouvrière n’est pas définie par sa position dans la production, mais par sa capacité à agir collectivement et à transformer son environnement. Ensuite, le travail immatériel désigne les activités qui produisent de la valeur non pas par des biens matériels, mais par des idées, des connaissances ou des relations sociales. Par exemple, les métiers du numérique, de la culture ou des services reposent sur ce type de travail. Negri souligne aussi l’importance de la composition de classe, c’est-à-dire la manière dont les travailleurs s’organisent et s’identifient collectivement. Enfin, le pouvoir constituant désigne la capacité des mouvements sociaux à créer de nouvelles normes et institutions, en opposition aux structures existantes. Ces idées ont été développées dans des ouvrages comme L’Ouvrier masse (1966) ou Empire (2000), coécrit avec Michael Hardt.
L’operaismo a suscité de nombreuses critiques, tant de la part des marxistes traditionnels que des libéraux. Les premiers lui reprochent de sous-estimer le rôle des structures économiques et de l’État dans l’exploitation capitaliste. Par exemple, certains marxistes accusent Negri d’idéaliser la subjectivité des travailleurs sans prendre en compte les rapports de force concrets. Les seconds, comme les économistes libéraux, rejettent l’idée que les travailleurs puissent être des acteurs autonomes capables de transformer le système. Ils soulignent que le capitalisme reste dominé par des logiques de profit et de contrôle. D’autres critiques pointent le caractère parfois trop abstrait de la théorie, qui peine à proposer des solutions concrètes pour les luttes sociales. Ces débats ont nourri des discussions intenses au sein des milieux intellectuels et militants.
L’article explore les différentes trajectoires théoriques qui ont émergé à partir de l’operaismo négrien. Certaines approches, comme celle de Paolo Virno, ont prolongé l’analyse du travail immatériel en étudiant son impact sur la société contemporaine. D’autres, comme celles de Christian Marazzi ou Maurizio Lazzarato, ont mis l’accent sur les transformations du capitalisme à l’ère de la mondialisation et de la financiarisation. Ces auteurs ont montré comment le capitalisme moderne repose de plus en plus sur l’exploitation des connaissances, des émotions et des relations sociales, plutôt que sur la production de biens matériels. L’article souligne aussi l’influence de ces idées sur des mouvements comme les Indignés ou Occupy Wall Street, qui ont repris à leur compte l’idée d’une lutte contre un système perçu comme injuste et oppressif.
Aujourd’hui, l’héritage de l’operaismo négrien est confronté à de nouveaux défis. D’un côté, la digitalisation et l’automatisation transforment radicalement le monde du travail, rendant certaines analyses obsolètes. Par exemple, l’émergence de l’intelligence artificielle et des plateformes numériques pose des questions inédites sur la nature du travail et de l’exploitation. De l’autre, les mouvements sociaux peinent à s’organiser face à la fragmentation des luttes et à la montée des populismes. L’article souligne que ces transformations obligent à repenser les concepts de classe, de travail et de lutte, pour les adapter à un contexte en constante évolution. Il interroge aussi la pertinence des outils théoriques de l’operaismo pour comprendre les dynamiques actuelles du capitalisme.
Plusieurs auteurs ont marqué l’évolution de l’operaismo négrien et ses prolongements contemporains. Antonio Negri, avec des ouvrages comme Empire (2000) ou Multitude (2004), a développé une théorie du capitalisme mondialisé où le pouvoir est décentralisé et où les luttes sociales sont portées par des réseaux plutôt que par des classes traditionnelles. Paolo Virno, dans Grammatica della moltitudine (2002), a analysé le travail immatériel et son rôle dans la production de subjectivité. Maurizio Lazzarato, avec Le Gouvernement des inégalités (2012), a étudié comment le capitalisme moderne exploite les affects et les relations sociales. Ces auteurs ont en commun une approche qui place l’autonomie des travailleurs et leur capacité à créer de nouvelles formes de vie au cœur de leur réflexion.
L’operaismo négrien a eu une influence significative sur les mouvements sociaux des dernières décennies. Des collectifs comme les Zapatistes au Mexique ou les Indignés en Espagne ont repris à leur compte l’idée d’une lutte contre un système perçu comme injuste et oppressif. En Italie, des groupes comme Potere Operaio ou Autonomia Operaia ont mis en pratique ces théories dans les années 1970, en organisant des actions directes et des occupations d’usines. Aujourd’hui, des mouvements comme Black Lives Matter ou les grèves pour le climat s’inspirent aussi de ces idées, en insistant sur l’autonomie des luttes et la nécessité de créer des alternatives concrètes au capitalisme. L’article souligne que cette influence reste vivante, même si elle s’exprime différemment selon les contextes.
Malgré son influence, l’*operaismo* négrien fait face à des limites qui obligent à repenser ses concepts. D’abord, la notion de *classe* est de plus en plus difficile à définir dans un monde où le travail est fragmenté et où les identités sont multiples. Ensuite, la théorie peine à proposer des solutions concrètes pour les luttes sociales, en raison de son caractère souvent abstrait. Enfin, l’évolution du capitalisme, marqué par la financiarisation et la digitalisation, rend certaines analyses obsolètes. L’article explore les pistes pour dépasser ces limites, comme l’intégration des enjeux écologiques ou la prise en compte des nouvelles formes de travail. Il souligne que ces défis ouvrent aussi des opportunités pour renouveler la pensée critique et les pratiques militantes.

