Shampoing solide : pourquoi est-il si difficile de changer une formule et nos habitudes ?
Entre défis de formulation et habitudes tenaces, le shampoing solide peine à s’imposer durablement. Freestocks/Unsplash , CC BY L’ESSENTIEL Depuis les années 1930, le shampoing liquide a façonné nos attentes de mousse, de démêlage et de douceur.
Le shampoing liquide, dominant depuis les années 1930, a façonné nos attentes en matière de lavage capillaire. Il doit répondre à plusieurs critères : éliminer le sébum et les impuretés, produire une mousse abondante, se répartir facilement, se rincer rapidement, tout en laissant les cheveux brillants, doux et faciles à démêler. Ces performances, autrefois innovantes, sont désormais considérées comme des standards incontournables. Par exemple, la mousse, bien que sans lien direct avec l'efficacité réelle du nettoyage, est devenue un symbole de qualité et de plaisir d'utilisation, au point que des concours lui étaient même consacrés. Les campagnes publicitaires des années 1950 en France ont renforcé cette association entre hygiène, mousse et satisfaction personnelle, ancrant ces critères dans les habitudes des consommateurs.
Avant l'apparition des shampoings liquides, le savon était utilisé pour laver les cheveux. Cependant, son caractère alcalin (pH élevé) fait gonfler la fibre capillaire et altère sa surface, rendant les cheveux ternes, rêches et difficiles à coiffer. De plus, en présence d'eau dure (riche en calcium ou magnésium), le savon forme des dépôts insolubles difficiles à éliminer. Ces inconvénients ont conduit au développement de syndets (synthetic detergents), des tensioactifs synthétiques permettant de travailler à un pH mieux adapté au cuir chevelu et aux cheveux. Les premiers shampoings sans savon, apparus dans les années 1930 en Europe et aux États-Unis, ont progressivement remplacé le savon grâce à une composition plus sophistiquée, intégrant différents tensioactifs, agents conditionnants et ingrédients pour ajuster la viscosité ou les propriétés sensorielles.
Le shampoing solide séduit pour ses avantages environnementaux. Sa forme concentrée réduit la quantité de produit nécessaire par utilisation et limite les emballages, notamment plastiques. Par exemple, en France, le marché des cosmétiques solides a atteint 85,5 millions d'euros entre novembre 2021 et octobre 2022, avec une progression rapide de 1 % à 7,5 % de consommateurs ayant acheté au moins un produit solide entre 2019 et 2021. La faible teneur en eau des shampoings solides diminue aussi les besoins en conservateurs, comme le montre une enquête récente sur 172 produits commercialisés dans quatre pays européens. Cependant, leur bilan environnemental global dépend aussi de l'eau chaude utilisée lors du lavage, qui peut représenter une part importante de l'impact total.
Passer du shampoing liquide au solide ne se limite pas à retirer l'eau d'une formule existante. Les tensioactifs liquides ou contenant de l'eau ne peuvent pas être intégrés tels quels dans un produit très peu aqueux. L'eau joue aussi un rôle clé dans la texture, la répartition du produit et la formation de mousse. Les shampoings solides reposent donc sur des syndets solides, des tensioactifs synthétiques (parfois issus de matières renouvelables comme des corps gras ou des sucres) qui reproduisent les performances des shampoings modernes sans les inconvénients du savon. Cependant, les défis sont nombreux : obtenir un pain assez cohésif pour être fabriqué et transporté, résistant à l'humidité d'une salle de bains, mais assez accessible à l'eau pour libérer ses ingrédients pendant l'utilisation. La reformulation complète est nécessaire pour éviter des problèmes comme la fissuration, le ramollissement ou une mousse de mauvaise qualité.
Malgré ses atouts, le shampoing solide peine à s'imposer durablement. En France, son marché a reculé de 3,2 % en volume entre 2022 et 2023, après un essor initial. Les raisons de cette stagnation sont multiples : prix, distribution, contexte économique ou offre limitée. Une étude sur les freins à l'adoption révèle aussi l'importance des habitudes et de l'image du produit. Les consommateurs souhaitent réduire leurs emballages et le transport d'eau, tout en conservant les qualités sensorielles des shampoings liquides. Les différences de performance, la sensation laissée sur les cheveux ou la conservation du pain sous la douche sont autant de freins fonctionnels. Par exemple, la mousse, longtemps associée à l'efficacité, peut sembler moins abondante avec un shampoing solide, ce qui influence la perception de son efficacité.
L'innovation dans le domaine des shampoings ne se limite pas à la forme du produit. Elle pourrait aussi consister à accepter que certaines performances ou usages évoluent. Par exemple, une mousse moins abondante, une texture différente ou un nouveau geste d'application ne constituent pas forcément des régressions, mais pourraient s'inscrire dans une démarche plus sobre. Les décennies d'innovation ont façonné non seulement les produits, mais aussi les critères par lesquels nous les jugeons. La transition vers des produits plus écologiques pourrait donc impliquer une évolution parallèle des attentes des consommateurs. Le défi serait alors de concevoir des shampoings solides performants, tout en acceptant que leur utilisation et leur perception puissent différer de celles des shampoings liquides traditionnels.

