L’économie selon l’extrême droite : des positions fluctuantes, une préférence nationale immuable
L’ESSENTIEL Une enquête comparative sur les programmes des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché. Derrière cette apparente incohérence, un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
Les partis d’extrême droite en Europe, comme le Rassemblement national (RN) en France, la Lega en Italie ou le Vlaams Belang en Belgique, modifient régulièrement leurs positions économiques. Par exemple, le RN a défendu une baisse des impôts en 2026, alors qu’il mettait auparavant l’accent sur la protection sociale. Ces changements ne reflètent pas une incohérence idéologique, mais une adaptation stratégique selon le contexte. Une étude analysant plus de quarante ans de documents de ces partis montre que leurs programmes oscillent entre libéralisme économique (moins d’impôts, réduction des dépenses publiques) et interventionnisme (régulation de la finance, nationalisations). Ces variations s’expliquent par une logique sous-jacente commune : la préférence nationale, qui définit qui doit bénéficier des ressources économiques et sociales.
Le principe central des partis d’extrême droite est la préférence nationale, qui réserve les protections économiques et sociales aux membres de la communauté nationale. Ce principe se distingue des approches traditionnelles de gauche, fondées sur les inégalités sociales ou les rapports de classe, et de celles de la droite libérale, qui privilégie le marché et la responsabilité individuelle. Pour ces partis, la redistribution des richesses doit d’abord avantager les nationaux, même si leurs positions économiques changent. Par exemple, une baisse d’impôts peut être présentée comme une récompense pour les travailleurs français, tandis qu’une restriction de l’immigration est justifiée par la protection des emplois nationaux. Ce cadre permet de concilier des mesures apparemment contradictoires, comme le protectionnisme et le libéralisme économique.
Les partis d’extrême droite utilisent trois cadrages pour justifier leurs positions économiques : le chauvinisme économique, le producérisme et le populisme. Le chauvinisme économique trace les frontières de la solidarité en réservant les ressources aux nationaux. Le producérisme valorise ceux qui travaillent et cotisent, opposant les « contributeurs » aux « profiteurs ». Le populisme désigne les élites politiques ou administratives comme responsables des difficultés économiques, accusées de gaspiller les ressources produites par les « gens ordinaires ». Ces trois cadrages répondent respectivement aux questions : qui doit être protégé ? qui mérite de l’être ? qui est responsable des problèmes ? Par exemple, une augmentation des droits de douane peut être présentée comme une défense des entreprises et travailleurs français contre la mondialisation, tandis qu’une baisse des dépenses publiques est justifiée par la lutte contre le gaspillage bureaucratique.
L’étude montre que les positions économiques des partis d’extrême droite ont évolué dans le temps, avec des pics d’interventionnisme après des crises comme la Grande Récession de 2008. Par exemple, le RN/RN français a soutenu des mesures comme la régulation de la finance, la nationalisation de secteurs stratégiques et le soutien aux PME après 2008, avant de revenir à des positions plus libérales (baisses d’impôts, réduction des dépenses publiques). Ces changements s’observent aussi dans d’autres partis : la Lega italienne a abandonné son libéralisme dès les années 1990, tandis que le PVV néerlandais a culminé en 2017. Ces variations reflètent une combinaison de mesures pro-marché et de protectionnisme, selon le contexte politique et économique.
Plusieurs exemples illustrent comment ces partis combinent des mesures économiques variées tout en maintenant leur logique de préférence nationale. Après 2008, le RN/RN français a proposé de réguler la finance, de nationaliser des secteurs stratégiques et d’aider les PME, tout en promouvant des baisses d’impôts. De même, le PVV néerlandais a accepté une hausse de la dette publique pendant la pandémie de Covid-19, mais en justifiant ces dépenses par la protection des entreprises et travailleurs nationaux. Ces politiques, parfois contradictoires au regard de l’opposition classique entre État et marché, sont unifiées par leur objectif commun : privilégier les nationaux, même si leur contribution économique n’est pas toujours mise en avant.
Bien que l’étude se concentre sur les discours des partis et non sur leurs actions une fois au pouvoir, des recherches récentes montrent que les partis d’extrême droite au gouvernement combinent souvent des politiques néolibérales (baisses d’impôts, restrictions de prestations) et des interventions de l’État, notamment en matière de protection sociale. Par exemple, Giorgia Meloni en Italie et Donald Trump aux États-Unis ont mis en place des baisses d’impôts tout en adoptant des mesures protectionnistes et en restreignant certaines aides sociales. Ces politiques, bien que parfois contradictoires, sont justifiées par la même logique : protéger les membres « natifs » de la communauté nationale, en particulier ceux considérés comme méritants ou contributeurs.
Les cadrages économiques de l’extrême droite peuvent influencer d’autres partis, y compris les sociaux-démocrates. Une étude portant sur 14 pays européens entre 1980 et 2018 révèle que les gouvernements sociaux-démocrates adoptent parfois des réformes qui restreignent les droits sociaux des immigrés, surtout lorsque le chômage augmente. Par exemple, ils réduisent plus volontiers les prestations sociales pour les étrangers dans un contexte de crise économique. Ces mesures, bien que présentées comme nécessaires, légitiment indirectement l’idée que les protections sociales doivent être réservées aux nationaux, un principe central de l’extrême droite. Ainsi, les questions économiques deviennent un vecteur de normalisation de ses idées dans le débat public.

