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Le « bien commun », un concept post-libéral ?

The Conversation France · mis à jour il y a 15 j

« Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement », ensemble de fresques d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico de Sienne. Ambrogio Lorenzetti Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels.

Origine médiévale

Le bien commun trouve ses racines dans la théologie médiévale, notamment chez Aristote et Thomas d’Aquin. À cette époque, il désigne un idéal de vie collective où la société est organisée autour d’un objectif partagé, souvent lié à la transcendance chrétienne. Ce concept suppose une vision holiste de la société, où l’individu s’inscrit dans une communauté aux fins communes. Il s’oppose à une approche individualiste, où chacun poursuit ses propres buts. Cette notion a longtemps structuré les sociétés européennes avant de décliner avec l’avènement des théories modernes du contrat social.

Déclin moderne

À partir du XVIIe siècle, la pensée moderne, notamment avec les philosophes contractualistes comme Hobbes ou Locke, remplace le bien commun par des concepts comme les droits individuels, les contrats et l’intérêt général. La société n’est plus vue comme un tout organique visant un objectif commun, mais comme un ensemble d’individus libres de poursuivre leurs propres fins. En France, l’intérêt général remplace progressivement le bien commun, devenant une notion plus procédurale et moins substantive. Selon Charles Taylor, cette modernité repose sur l’idée que « la société est constituée par les individus, en vue d’accomplir des fins individuelles ».

Disparition juridique

Le Conseil d’État français illustre ce déclin : entre 1821 et 2008, il ne mentionne jamais le bien commun dans ses actes juridiques. En revanche, entre 2008 et 2023, il l’évoque dans six actes, et devient un principe central dans plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013. Cette réapparition discrète marque un tournant : le bien commun réintègre le vocabulaire juridique, comme en témoigne la réforme du Code de l’organisation judiciaire en 2016, où le procureur général doit désormais agir « dans l’intérêt de la loi et du bien commun ».

Retour politique

Le bien commun connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques. Lors de l’élection présidentielle française de 2022, neuf candidats sur dix l’ont mentionné dans leurs programmes ou discours. Cette résurgence s’observe aussi dans les productions intellectuelles : création de collections éditoriales (comme celle d’Antoine Garapon en 2006), émissions de radio (depuis 2014), ou chaires universitaires (comme celle de l’Institut Catholique de Paris en 2021). Des ouvrages récents, comme Économie du bien commun (2016), reflètent cette tendance. Ce phénomène remet en cause l’idée que la modernité libérale exclut toute définition collective du bien.

Crise des fondements

Le retour du bien commun s’interprète comme une réponse à une crise des grammaires politiques libérales. Les sociétés modernes, fondées sur l’individualisme et la neutralité de l’État, peinent à produire du sens partagé. Le sociologue Pierre Bouvier souligne que les appels au lien social trahissent un déficit de cohésion collective. Face à la fragmentation sociale, aux crises écologiques et aux incertitudes démocratiques, le bien commun devient un outil pour réaffirmer des finalités communes. Il comble un vide laissé par les cadres procéduraux hérités de la modernité.

Trois réappropriations

Le bien commun est aujourd’hui réinvesti par trois courants distincts. D’abord, les écologistes et solidaristes y voient un moyen de souligner l’interdépendance des vivants et la responsabilité collective, parfois en lien avec des imaginaires religieux, comme l’encyclique Fratelli Tutti (2020). Ensuite, les matérialistes défendent les biens communs (ressources, espaces) comme des ressources à protéger de l’appropriation privée. Enfin, les conservateurs l’utilisent pour critiquer la modernité libérale, prônant un ordre moral substantiel, comme dans le common-good constitutionalism défendu par Adrian Vermeule aux États-Unis.

Ce que ça pourrait changer

Le retour du *bien commun* est souvent associé à un moment *post-libéral*, où les cadres de la modernité politique sont remis en question. Ce concept prémoderne répond à des problèmes contemporains : crise écologique, montée des inégalités, délitement du lien social. Il recompose des strates de rationalité que la modernité avait séparées, comme la morale et le droit, ou l’individu et la collectivité. En réactivant cette notion, les sociétés cherchent à redéfinir ce qui compte collectivement, au-delà des intérêts individuels. Ce phénomène reflète un malaise dans les grammaires politiques libérales.

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