« Les écolos ne défendent pas les agriculteurs » : au salon de l'élevage, dialogue de sourds sur le partage de l'eau
Le salon international de l'élevage, près de Rennes, était cette année dédié à l'eau. Au cœur d'une sécheresse record, les représentants de l'agro-industrie ont défendu leur modèle productiviste, qui consomme 60 % de l'eau française.
Le salon de l'élevage, un événement annuel majeur pour les professionnels de l'agriculture en France, a servi de cadre à un débat tendu sur la gestion de l'eau entre deux groupes aux intérêts opposés. D'un côté, les défenseurs de l'agro-industrie, représentés par des acteurs comme la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), défendent une approche productiviste. De l'autre, les associations écologistes, comme Les Amis de la Terre ou France Nature Environnement, critiquent les pratiques agricoles intensives qui épuisent les ressources en eau. Ce salon, qui s'est tenu en 2023 dans un contexte de sécheresse persistante, a illustré l'absence de dialogue constructif entre ces deux camps.
Le projet de construction de bassines (grands réservoirs d'eau artificiels) a cristallisé les tensions. Porté par l'agro-industrie et soutenu par des subventions publiques, ce projet vise à stocker l'eau en période hivernale pour l'utiliser en été, lorsque les besoins en irrigation sont les plus élevés. Cependant, les écologistes dénoncent ces bassines comme un symbole de l'accaparement de l'eau par une minorité d'agriculteurs, au détriment des autres usages (eau potable, milieux naturels) et des petits agriculteurs. En 2023, plusieurs projets de bassines ont été bloqués par des recours juridiques, reflétant l'opposition croissante à cette solution.
Les associations écologistes avancent que les bassines aggravent les inégalités d'accès à l'eau et favorisent une agriculture intensive, gourmande en ressources. Elles soulignent que ces projets, souvent subventionnés à hauteur de plusieurs millions d'euros par l'État et les collectivités, bénéficient principalement à de grandes exploitations céréalières ou viticoles, tandis que les petites structures sont marginalisées. Par exemple, en Nouvelle-Aquitaine, région fortement touchée par la sécheresse, seulement 10 % des agriculteurs bénéficieraient de ces bassines, selon les estimations des écologistes. Ils proposent plutôt des solutions alternatives, comme la réduction des surfaces irriguées ou le développement de cultures moins gourmandes en eau.
L'agro-industrie, représentée notamment par la FNSEA, défend les bassines comme une nécessité pour assurer la pérennité économique des exploitations agricoles. Elle argue que ces réservoirs permettent de sécuriser les récoltes en période de sécheresse, évitant ainsi des pertes financières estimées à plusieurs centaines de millions d'euros par an pour le secteur. Les partisans des bassines insistent sur le fait que l'agriculture représente 12 % du PIB français et que sa compétitivité dépend en partie de l'accès à l'eau. Ils rejettent les accusations d'accaparement, affirmant que les bassines sont conçues pour être partagées entre tous les agriculteurs d'une région.
Malgré les tentatives de médiation, aucun compromis n'a émergé lors du salon de l'élevage. Les écologistes ont quitté les discussions en dénonçant un dialogue de sourds, où chaque camp campe sur ses positions sans écouter les arguments de l'autre. Les agriculteurs, de leur côté, ont exprimé leur frustration face à ce qu'ils perçoivent comme une remise en cause de leur métier. Ce blocage illustre les difficultés à concilier les impératifs économiques de l'agriculture intensive avec les exigences environnementales, dans un contexte où les ressources en eau deviennent de plus en plus rares. La sécheresse de 2022-2023, l'une des plus sévères depuis des décennies, a encore exacerbé ces tensions.
Ce conflit met en lumière les défis futurs de la gestion de l'eau en France, où les tensions entre usages agricoles, domestiques et environnementaux risquent de s'intensifier. Les projections climatiques indiquent une augmentation des épisodes de sécheresse, ce qui pourrait rendre les bassines encore plus controversées. Les écologistes appellent à une refonte globale de la politique de l'eau, incluant une réduction des surfaces irriguées et une meilleure répartition des ressources. De leur côté, les agriculteurs demandent des solutions pragmatiques pour préserver leur activité. Sans accord, le risque est une multiplication des conflits locaux, comme celui observé lors du salon de l'élevage.

