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Économie

L’autodestruction de la démocratie du public

Telos · mis à jour il y a 25 j

La démocratie représentative traverse une crise dont les symptômes sont désormais visibles partout en Occident. L’œuvre de Bernard Manin permet d’en démêler les raisons, à partir de ce qu’il avait appelé la «démocratie du public».

Bernard Manin et la démocratie

Bernard Manin, politologue français décédé en novembre 2024, a théorisé la transformation de la démocratie représentative en une démocratie du public. Dans son ouvrage Les Principes du gouvernement représentatif (1995), il expliquait que l’affaiblissement des partis politiques ne marquait pas une crise, mais une évolution naturelle : les électeurs choisissent désormais une personne plutôt qu’un programme, tout en maintenant les quatre principes fondamentaux de la démocratie représentative. Ces principes incluent l’élection des gouvernants, leur indépendance relative face aux citoyens, la liberté d’expression et le débat contradictoire. Manin soulignait que cette métamorphose ne remettait pas en cause la légitimité du système démocratique, mais en modifiait simplement les mécanismes. Ses travaux ultérieurs, publiés après sa mort dans La Délibération politique, ont montré que le débat contradictoire ne survient pas spontanément et que son absence peut renforcer la polarisation et le conformisme.

Populisme et déclin des partis

Dans les trois plus grandes démocraties européennes (France, Allemagne, Royaume-Uni), ainsi qu’aux États-Unis, les partis populistes occupent désormais la tête des intentions de vote. Aux États-Unis, Donald Trump a transformé le Parti républicain en une organisation entièrement dévouée à sa personne, illustrant une tendance mondiale : la personnalisation du pouvoir. Cette évolution s’explique par deux causes principales. D’abord, la crise de l’institution parlementaire, où les partis, principaux outils de fonctionnement, perdent leur rôle central. Nicolas Roussellier, dans La Force de gouverner, montre que le Parlement ne participe plus à la souveraineté nationale et devient un simple relais des décisions gouvernementales. Ensuite, la personnalisation du choix électoral, où les électeurs votent pour un candidat plutôt que pour un parti, comme l’avait anticipé Manin. Cette tendance a donné naissance à une nouvelle forme organisationnelle : le parti personnel, où des leaders comme Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ou Édouard Philippe créent des structures dédiées à leur ambition présidentielle, sans passer par des primaires partisanes.

Crise de légitimité des élites

La démocratie du public a affaibli la composante aristocratique de la démocratie représentative, c’est-à-dire l’idée que les représentants doivent être des citoyens distingués et socialement différents des électeurs. Cette composante, critiquée depuis l’Antiquité (par Platon, Aristote ou Robespierre), repose sur la délégation du pouvoir à une élite. Or, cette délégation est aujourd’hui fragilisée par deux phénomènes. D’abord, 76 % des Français estiment que tous les hommes et femmes politiques sont déconnectés des réalités des citoyens, selon un baromètre Ipsos de 2025. Ensuite, la qualité de la classe politique est remise en question : le métier politique attire moins les jeunes talents en raison d’une image dégradée, de rémunérations peu attractives comparées à d’autres secteurs, et de risques accrus (harcèlement, poursuites judiciaires). Joseph Schumpeter soulignait pourtant que la démocratie représentative dépendait de l’existence d’une strate politique compétente et expérimentée, capable de transmettre ses traditions aux nouveaux venus.

Auto-contrôle et règles non écrites

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, dans How Democracies Die, ont montré que la stabilité d’une démocratie repose sur un ensemble de règles non écrites respectées par les partis et les dirigeants. Ces règles incluent l’auto-contrôle des représentants, qui doivent éviter de saboter le gouvernement pour des gains immédiats, et le respect par les électeurs de la division du travail politique entre eux et leurs élus. Raymond Aron avait déjà souligné ce principe dans Démocratie et totalitarisme, affirmant que la stabilité politique dépendait de l’accord entre les règles constitutionnelles et les partis. Aujourd’hui, cet auto-contrôle fait défaut, tant du côté des dirigeants que des citoyens. Les partis populistes exploitent ce manque en promettant de « rendre le pouvoir au peuple » et en diabolisant les élites traditionnelles, tandis que les électeurs retirent leur confiance aux gouvernants plus rapidement qu’auparavant, sans attendre les élections.

Nouveau régime médiatique

La démocratie du public repose sur un régime médiatique central, où les médias structurent l’espace public et l’agenda politique. Cependant, ce régime a profondément changé avec l’émergence des réseaux sociaux et des médias d’opinion, qui privilégient la recherche du dissensus pour maximiser l’engagement des utilisateurs. Les algorithmes des plateformes favorisent les contenus choquants et polarisants, transformant l’opinion en une affirmation de soi plutôt qu’en un dialogue. Les médias d’opinion radicaux, amplifiés par les réseaux sociaux, s’emparent de l’agenda politique, tandis que l’intelligence artificielle générative industrialise la production de fausses informations. Ce nouveau modèle économique, axé sur la personnalisation et la polarisation, remplace l’ancien régime médiatique, où les grands médias (télévision, presse généraliste) offraient une base commune d’information et structuraient le débat public de manière plus consensuelle.

Effets sur les citoyens

Les réseaux sociaux et les médias d’opinion ont transformé la manière dont les citoyens forment et expriment leurs opinions. Une étude qualitative de l’institut BVA réalisée en 2021, avant l’élection présidentielle française, révèle que les citoyens interrogés envisageaient surtout de discuter de politique avec leurs proches, dans un cadre familial ou amical, plutôt que de confronter leurs idées à des opinions divergentes. Ce phénomène illustre une tendance plus large : la polarisation et le conformisme s’installent, car les algorithmes renforcent les bulles informationnelles et diabolisent les opinions opposées. Les citoyens, confrontés à une surabondance d’informations contradictoires et souvent partiales, peinent à distinguer les faits des opinions, ce qui affaiblit leur capacité à participer à un débat public constructif. Cette dynamique menace directement les quatre principes de la démocratie du public identifiés par Manin, notamment la liberté d’opinion et l’épreuve de la discussion.

Ce que ça pourrait changer

La démocratie du public, telle que décrite par Bernard Manin, s’est réalisée exactement comme il l’avait prédit : les électeurs choisissent des leaders plutôt que des programmes, et les partis politiques ont perdu leur rôle central. Pourtant, cette réalisation même est en train de détruire le système. Les quatre principes fondamentaux de la démocratie représentative — élection des gouvernants, indépendance relative des représentants, liberté d’opinion et débat contradictoire — sont aujourd’hui érodés. Le débat contradictoire, essentiel pour éviter la polarisation, ne survient plus spontanément et est souvent remplacé par des affrontements stériles. Les partis populistes, en tête des intentions de vote en Europe et aux États-Unis, exploitent cette fragilité en promettant de « rendre le pouvoir au peuple » et en diabolisant les élites traditionnelles. Ainsi, la démocratie du public, conçue comme une évolution naturelle de la démocratie représentative, se retourne contre elle-même et menace sa propre survie.

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