Swann Arlaud : « Dire que le cinéma est apolitique, c’est déjà une position politique »
C’est l’un des films cannois qui nous a le plus séduits cette année. Dans Notre salut, Prix du scénario en mai dernier, Swann Arlaud incarne avec un réalisme frappant un personnage inspiré par l’arrière-grand-père du cinéaste Emmanuel Marre.
Swann Arlaud explique comment il a abordé le rôle d'un ingénieur pétainiste dans le film Notre salut d'Emmanuel Marre. Il souligne qu'il n'a pas cherché à construire un personnage unidimensionnel, mais plutôt à explorer ses contradictions internes. Arlaud précise qu'il était perdu face à ce personnage, car il ne comprenait pas ses motivations profondes : était-il un fanatique inconditionnel ou un opportuniste ? Cette ambiguïté a rendu le travail d'acteur passionnant, car elle invitait à une réflexion sur l'histoire familiale, l'histoire nationale et le présent. Le réalisateur Emmanuel Marre a adopté une méthode de tournage documentaire, privilégiant l'improvisation et la recherche de la vérité des scènes plutôt que leur strict respect du scénario initial. Cette approche, combinée à un tournage en lumière naturelle et sans contre-champs, a permis une grande liberté de jeu et une circulation spontanée entre les acteurs.
Swann Arlaud aborde la séduction des discours autoritaires, notamment leur capacité à se présenter comme pragmatiques et protecteurs. Il prend l'exemple du régime de Vichy, où les termes utilisés par les fonctionnaires pour décrire leurs actions (comme « regroupement » à la place de « ramassage » des Juifs) montrent comment le langage peut être un outil de transformation politique. Il cite également des expressions contemporaines comme « éco-terroristes » ou « préférence nationale », illustrant comment certains mots actuels peuvent aussi servir à disqualifier des opposants. Arlaud souligne que les discours autoritaires évoluent avec le temps, mais que leur mécanisme de normalisation du langage reste un outil puissant pour influencer les mentalités. Le film Notre salut met en lumière cette continuité historique en montrant des fonctionnaires de Vichy utilisant des termes qui résonnent étrangement avec ceux employés aujourd'hui.
Swann Arlaud explique pourquoi le personnage qu'il incarne dans Notre salut ne ressemble pas à une figure historique stéréotypée, mais apparaît presque contemporain. Il rejette l'idée de diaboliser les acteurs du mal, soulignant que ceux qui commettent des actes répréhensibles ne sont pas forcément des monstres. Cette approche permet de montrer que le mal peut être commis par des individus ordinaires, ce qui rend le film plus troublant. Arlaud insiste sur la complexité morale de la situation : il est facile, avec le recul, de se croire du côté des « gentils », mais la réalité est bien plus nuancée. Le film invite ainsi le spectateur à se demander comment il aurait réagi dans une telle situation, sans offrir de réponse simpliste. Cette réflexion s'inscrit dans une volonté de déconstruire les mythes historiques et de montrer que les choix moraux sont souvent plus ambivalents qu'il n'y paraît.
Swann Arlaud clarifie sa position sur l'engagement politique dans le cinéma. Il affirme ne pas se considérer comme un acteur engagé, mais souligne que tout cinéma contient une dimension politique, même lorsqu'il se prétend apolitique. Il cite Wim Wenders, président du jury de la Berlinale en février 2026, qui avait déclaré que « le cinéma devrait rester en dehors de la politique », une position qu'Arlaud qualifie de politique en soi. Pour lui, le choix de réaliser un film ou non, ainsi que la manière de le faire, sont des actes qui portent une charge politique. Il distingue cependant son engagement personnel de ses choix artistiques : il ne réalise pas des films pour leur dimension politique, mais parce qu'ils l'inspirent et lui parlent. La forme et le fond l'intéressent de manière égale.
Swann Arlaud revient sur sa participation à la tribune collective publiée dans Libération le 11 mai 2026, signée par plus de 2 000 professionnels du cinéma. Cette tribune dénonce l'influence du milliardaire Vincent Bolloré sur la production cinématographique et l'imaginaire collectif. Arlaud a ensuite rédigé une tribune dans L’Humanité le 18 mai 2026, intitulée « Faut-il attendre sagement qu’il soit trop tard ? », pour préciser sa position. Il explique que cette inquiétude dépasse la question idéologique : la concentration du pouvoir entre les mains d'un seul acteur pose un problème structurel. La réaction de Maxime Saada, directeur général de Canal+, qui a annoncé ne plus travailler avec les signataires de la pétition, illustre selon Arlaud les risques encourus lorsqu'on questionne les rapports de force économiques dans le secteur.
Swann Arlaud évoque son admiration pour le cinéaste Ken Loach, dont il a écrit la préface pour la réédition de Défier le récit des puissants en 2026. Il souligne que Loach partage avec Emmanuel Marre une volonté de capturer la vérité des travailleurs et des travailleuses à travers des histoires ancrées dans le quotidien. Arlaud apprécie particulièrement la capacité de Loach à raconter la vie de « vrais gens » sans tomber dans le misérabilisme ou l'idéalisation. Pour Loach, la puissance de son cinéma réside dans sa capacité à montrer les détails et les nuances de la vie ordinaire, ce qui rend ses films à la fois réalistes et profondément humains. Arlaud voit dans cette approche une forme d'engagement cinématographique qui passe par la représentation authentique des luttes sociales.
Swann Arlaud décrit la méthode de tournage innovante d'Emmanuel Marre pour *Notre salut*, qui repose sur une grande liberté créative. Plutôt que de suivre strictement le scénario, l'équipe a privilégié l'improvisation pour explorer concrètement comment les scènes auraient pu se dérouler. Cette approche documentaire, avec des prises de vue en lumière naturelle et sans contre-champs, a permis une circulation spontanée entre les acteurs et une grande authenticité. Arlaud souligne que cette méthode reflète aussi la réalité des personnages du film, qui ne connaissaient pas l'issue de l'histoire et avançaient au jour le jour. Le résultat est un film où la vérité des émotions et des interactions prime sur la perfection technique, ce qui renforce son réalisme et son impact.

