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Géopolitique

Et si, au fond, dans la tête de Poutine il n’y avait rien ?

Le Grand Continent · mis à jour il y a 2 j

Une enquête sur les mystères qui font tenir le récit du Kremlin L’article Et si, au fond, dans la tête de Poutine il n’y avait rien ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Russie vue de l'Ouest

En Occident, la Russie est souvent perçue comme un pays impénétrable, où les dynamiques politiques sont dissimulées derrière des couches de mensonges et de secrets. Pourtant, ce pays est l’un des mieux documentés au monde grâce au travail minutieux des journalistes d’investigation. Ces derniers jouent un rôle clé en tant que pratique d’opposition, révélant des réalités cachées par le pouvoir. Deux figures majeures de ce journalisme, Roman Badanine et Mikhaïl Roubine, ont publié en septembre 2026 un ouvrage de 800 pages intitulé Le Tsar en personne, retraçant le règne de Vladimir Poutine à travers des enquêtes approfondies sur les élites politiques et économiques russes. Leur travail s’appuie sur des décennies d’enquêtes menées au sein des rédactions majeures du pays, y compris dans le pool du Kremlin, un groupe de journalistes accrédités pour couvrir l’actualité présidentielle.

Parcours des auteurs

Roman Badanine et Mikhaïl Roubine ont collaboré pendant une grande partie de leur carrière journalistique. Badanine a commencé sa carrière peu après les attentats de 1999 en Russie, qui ont causé près de 300 morts et restent entourés de zones d’ombre. Il a dirigé plusieurs rédactions majeures, dont Gazeta.ru, avant de se spécialiser dans le journalisme d’investigation vers 2009-2010. Ce virage a été motivé par la prise de conscience que l’investigation était devenue la seule forme viable de journalisme en Russie, les autres pratiques étant devenues impossibles ou absurdes. Un épisode clé a été les révélations de Sergueï Kolesnikov en 2010, qui a exposé la construction d’un palais secret pour Poutine grâce à des fonds d’oligarques. Badanine a ensuite créé des départements d’investigation dans plusieurs médias avant de s’exiler aux États-Unis en 2017 après des menaces liées à un documentaire sur Ilia Traber, un baron du crime organisé.

Méthodes d'investigation

Le journalisme d’investigation en Russie repose sur des méthodes spécifiques, très différentes de celles utilisées dans les démocraties occidentales. Contrairement aux États-Unis, où le Freedom of Information Act (FOIA) permet aux journalistes d’accéder à des documents publics, la Russie ne dispose pas d’un tel outil. Les journalistes russes doivent donc se fier à d’autres méthodes, comme les entretiens téléphoniques ou en personne avec des sources, malgré un climat de peur croissant. Une particularité russe est l’abondance de fuites (leaks) de données personnelles, souvent rendues possibles par la centralisation excessive des informations par l’État. Ces fuites, comme celles du registre foncier russe (Rosreestr), sont exploitées par les journalistes pour révéler des informations autrement inaccessibles. Enfin, le door-stepping, qui consiste à être témoin direct d’un événement, est moins utilisé en Russie en raison de la répression et de l’exil des journalistes.

Sources et anonymat

Pour leur livre, Badanine et Roubine ont mobilisé plus de 200 sources, mais seulement 5 % d’entre elles sont citées nommément. Cette faible proportion reflète le climat de peur en Russie, où les risques encourus par les sources sont bien plus élevés qu’en Occident. Les journalistes évitent souvent de demander explicitement à leurs sources de rendre publiques leurs informations, car cela pourrait briser la confiance et mettre en danger les personnes concernées. Les fuites de données jouent un rôle crucial pour vérifier les informations obtenues, car elles permettent de croiser les témoignages avec des preuves tangibles. Cette approche est essentielle dans un contexte où la répression et la guerre limitent les possibilités d’enquête directe.

Avenir du journalisme

Malgré les difficultés, le journalisme d’investigation en Russie continue de survivre et d’évoluer. Le média Proekt, fondé par Badanine et Roubine après leur exil, se concentre sur des sujets ignorés par les autres médias, faute de temps, de moyens ou d’intérêt. Deux tendances émergent : la production de documentaires, qui permettent de raconter des histoires vraies de manière accessible, et une demande croissante du public pour des récits historiques expliquant les événements contemporains. Les jeunes journalistes, souvent âgés de moins de 40 ans, jouent un rôle clé dans cette dynamique, car ils n’ont pas vécu la période soviétique et peinent à relier certains événements du passé. Le journalisme reste vital car il répond à une curiosité fondamentale de l’être humain, même dans les contextes les plus répressifs.

Ce que ça pourrait changer

Les journalistes d’investigation en Russie, comme Badanine et Roubine, sont souvent qualifiés d’« agents de l’étranger » ou d’« organisations indésirables » par le pouvoir. Ces désignations leur valent des restrictions, des menaces et des persécutions, les forçant parfois à l’exil. Par exemple, *Proekt* a été perquisitionné illégalement en 2021, et ses locaux ont été fermés. Malgré ces obstacles, les deux auteurs continuent leurs enquêtes depuis les États-Unis, où ils sont toujours menacés par le *FSB*, le service de renseignement russe. Leur travail illustre la résistance du journalisme face à l’oppression, mais aussi les limites imposées par un régime autoritaire qui cherche à contrôler l’information.

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