Regards croisés sur l’histoire des Kalmouks, peuple mongol de Russie
François Fortuné Ferogio, « Campement de nuit dans les Steppes de la mer Caspienne », Atlas historique, 1845, planche 16. Illustration accompagnant le récit de voyage en Kalmoukie des époux Hommaire de Hell, au milieu du XIX e siècle.
Les Kalmouks sont un peuple mongol de religion bouddhiste, majoritairement installé aujourd’hui dans la République de Kalmoukie, une région du sud de la Russie d’Europe située entre la mer Noire et la mer Caspienne. Leur nombre est estimé à environ 180 000 personnes. Contrairement à d’autres peuples de Sibérie ou du Grand-Nord, ils ne sont pas autochtones de cette région. Ils s’y sont installés au début du XVIIe siècle, alors que d’autres groupes ethniques y vivaient déjà. La Kalmoukie est aujourd’hui une république de la Fédération de Russie, après avoir été intégrée à l’Empire russe puis à l’URSS. Elle est la seule région d’Europe où le bouddhisme est majoritaire.
Les récits de voyageurs européens révèlent que les Kalmouks ne forment pas un groupe homogène. Au début du XVIIIe siècle, plusieurs communautés distinctes coexistent, chacune dirigée par un chef (khan). Par exemple, Jan Milan, un jésuite tchèque, décrit en 1700 des groupes comme les Derbets et les Torguts, dirigés respectivement par Menko-Temir et Ayuki. Ces communautés peuvent entrer en désaccord sur leur politique, notamment face à l’État russe. Milan souligne aussi leurs relations complexes avec d’autres peuples comme les Turcs, les Cosaques ou les Tatars de Crimée. Ces dynamiques internes montrent une organisation politique fragmentée, malgré une identité culturelle commune.
Trois récits de voyageurs européens offrent des perspectives uniques sur l’histoire des Kalmouks et leur intégration progressive à l’Empire russe. Leurs récits, rédigés entre 1700 et 1878, ne reflètent pas une réalité objective mais leur propre interprétation culturelle. Ces témoignages fournissent des clés pour comprendre la formation de l’Empire russe et la place des Kalmouks dans ce processus. Leur croisement permet d’éviter un récit unique, souvent centré sur la vision de l’État russe. Les voyageurs mentionnés sont Jan Milan (jésuite tchèque, 1700), Benjamin Bergmann (pasteur letton, 1802-1803) et Carla Serena (voyageuse belge, 1878).
En 1771, sous le règne de Catherine II, la majorité des Kalmouks quitte la Russie pour retourner en Djoungarie, leur territoire d’origine en Asie centrale. Cette migration fait suite à la conquête mandchoue de 1757, qui a détruit le khanat de Mongols occidentaux régnant dans cette région. Les Kalmouks restés en Russie perdent alors leur autonomie politique et militaire. Après la mort de Catherine II en 1796, son fils Paul Ier rétablit partiellement cette autonomie en nommant un vice-khan, Tchoutcheï Tundutov, en 1802. Cette décision est officialisée lors d’une cérémonie où se mêlent symboles bouddhistes et drapeaux impériaux russes.
La cérémonie de 1802, décrite par Benjamin Bergmann, illustre les tensions entre l’autonomie kalmouke et le contrôle russe. Le vice-khan Tchoutcheï Tundutov est investi lors d’un événement où un drapeau impérial russe côtoie les drapeaux kalmouks. Le vice-khan porte même le portrait du tsar sur sa poitrine, symbolisant sa dépendance à l’Empire. Bergmann note que seuls cinq des seize chefs kalmouks assistent à la cérémonie, reflétant un manque d’unité et une résistance passive. Cette autonomie fragile disparaît avec la mort de Tchoutcheï en 1803, sous le règne d’Alexandre Ier, qui renforce la politique impérialiste russe.
Au XIXe siècle, les Kalmouks subissent une intégration croissante à l’Empire russe, marquée par la colonisation des terres et le renforcement de l’administration impériale. Carla Serena, une voyageuse belge, décrit en 1878 une situation de soumission où les fonctionnaires russes maltraitent les Kalmouks, notamment les plus pauvres, selon elle. Elle compare cette situation à une forme de colonisation, soulignant que les Kalmouks n’ont plus les moyens de résister. En 1883, une petite troupe de Kalmouks est même exposée au Jardin d’Acclimatation à Paris, comme attraction, illustrant leur marginalisation et leur exoticisation par les Européens de l’époque.
L’étude des récits de Jan Milan, Benjamin Bergmann et Carla Serena permet de reconstituer partiellement l’histoire des Kalmouks et leur intégration progressive à l’Empire russe. Ces témoignages offrent des perspectives variées, échappant au récit officiel de l’État russe. Ils révèlent les dynamiques internes des communautés kalmoukes, leurs relations avec l’Empire, et les conséquences de la colonisation. Ces récits montrent aussi comment les voyageurs européens, par leur subjectivité, enrichissent la compréhension d’un peuple et d’une région souvent méconnus. Leur croisement permet de restituer une pluralité de points de vue, essentiels pour une histoire plus complète.

