1933: Comment les élites se sont converties au nazisme
Comment expliquer la montée de l'extrême droite et les références au nazisme dans de nombreux partis de la droite radicale? Peut-être en revenant aux sources. C'est ce que fait notre invité, l'historien Johann Chapoutot dans son dernier livre "La Bascule : Allemagne 1933"..
L’année 1933 marque un tournant dans l’histoire allemande avec l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler et du parti nazi. Après des années de crise économique, politique et sociale, les élites allemandes – économiques, culturelles et religieuses – ont progressivement basculé vers le soutien au nazisme. Cette période est souvent résumée par l’idée d’une « bascule », où des groupes influents ont choisi de s’allier avec le régime hitlérien plutôt que de le combattre. L’historien Johann Chapoutot explore ce phénomène dans son livre La Bascule : Allemagne 1933, en analysant les mécanismes qui ont conduit à cette adhésion. Le contexte de 1933 est marqué par une profonde instabilité, avec un chômage massif, une inflation galopante et une montée des tensions politiques, créant un terreau fertile pour l’extrémisme.
Les élites allemandes, composées de grands industriels, d’intellectuels, de religieux et de hauts fonctionnaires, ont joué un rôle clé dans la légitimation du nazisme. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle Hitler aurait été porté au pouvoir par une majorité populaire, Chapoutot montre que son ascension a été facilitée par le ralliement actif de ces groupes influents. Les industriels, par exemple, ont vu dans le nazisme une opportunité de stabiliser l’économie et de briser les syndicats, tandis que certains intellectuels ont été séduits par l’idéologie nationaliste et antisémite du régime. Les élites religieuses, quant à elles, ont souvent justifié leur soutien par des arguments théologiques ou moraux, contribuant à normaliser le discours nazi. Ce phénomène de « bascule » s’est opéré en quelques mois, entre la nomination de Hitler comme chancelier en janvier 1933 et l’instauration d’une dictature en mars de la même année.
La conversion des élites au nazisme s’explique par plusieurs facteurs, dont la peur du communisme, la recherche de stabilité économique et l’adhésion à une idéologie promettant un retour à l’ordre et à la grandeur nationale. Hitler a su exploiter ces craintes en présentant le nazisme comme une solution aux crises de l’époque. Les élites ont été séduites par des promesses de prospérité et de sécurité, tout en minimisant les aspects violents et discriminatoires du régime. Chapoutot souligne que cette adhésion n’a pas été immédiate ni unanime, mais s’est construite progressivement, à travers des compromis et des calculs politiques. Par exemple, certains industriels ont financé le parti nazi en échange de faveurs économiques, tandis que des intellectuels ont été attirés par la promesse d’une « révolution culturelle » alignée sur les valeurs traditionnelles.
L’historien établit un parallèle entre les mécanismes de 1933 et la montée de l’extrême droite contemporaine en Europe et aux États-Unis. Comme en Allemagne des années 1930, certains partis d’extrême droite actuels bénéficient du soutien d’élites économiques et médiatiques, qui y voient une opportunité de renforcer leur influence ou de protéger leurs intérêts. Chapoutot note que les discours de ces mouvements, souvent teintés de nationalisme, d’anti-élitisme et de rejet des minorités, rappellent ceux qui ont préparé le terrain pour le nazisme. Cette comparaison soulève des questions sur la résilience des démocraties face aux crises économiques et sociales, ainsi que sur le rôle des élites dans la propagation de l’extrémisme.
L’un des mythes persistants sur le nazisme est l’idée que Hitler aurait été élu démocratiquement et soutenu par une majorité de la population allemande. Chapoutot démontre que cette narration est réductrice et partielle. En réalité, Hitler est arrivé au pouvoir grâce à une combinaison de manœuvres politiques, de pressions sur les élites et de l’exploitation des faiblesses des institutions démocratiques de l’époque. Par exemple, le parti nazi n’a jamais obtenu la majorité absolue aux élections, mais a bénéficié de alliances avec d’autres forces politiques pour former un gouvernement. De plus, la violence et la répression ont joué un rôle central dans la consolidation du pouvoir nazi, dès les premiers mois de 1933.
L’étude de 1933 offre des enseignements sur les dangers de la complaisance des élites face à l’autoritarisme. Chapoutot insiste sur l’importance de comprendre les mécanismes qui ont conduit à la « bascule » de 1933 pour éviter de reproduire les mêmes erreurs aujourd’hui. Il met en garde contre la normalisation des discours extrémistes, qui peuvent s’imposer progressivement dans le débat public avant de devenir dominants. Cette analyse invite à une vigilance accrue face aux discours de haine, aux théories du complot et aux promesses simplistes de solutions autoritaires, qui exploitent les peurs et les frustrations des populations en période de crise.

