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Fusillade de Montréal : la haine des femmes n’a pas de parti, montre un manifeste laissé par le tireur

The Conversation France · mis à jour 29 juil.

Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique.

Fusillade à Montréal

Le 22 juin 2026, une fusillade dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal a causé la mort de trois personnes : un policier, un résident local et le tireur lui-même, abattu par les forces de l’ordre. L’auteur des faits a laissé derrière lui un manifeste d’une centaine de pages, inspiré de l’idéologie incel (involuntary celibate, ou « célibataire involontaire »), un courant masculiniste marqué par une haine profonde envers les femmes. Ce manifeste reflète une vision où les femmes sont perçues comme une ressource à distribuer, et où les hommes célibataires se considèrent comme une classe opprimée, spoliée par les autres hommes et par les femmes elles-mêmes.

Patchwork idéologique

Le manifeste du tireur ne peut être classé clairement sur l’échiquier politique gauche-droite, car il mêle des références disparates : des éléments de la théorie marxiste de la lutte des classes, du darwinisme social, de l’anticapitalisme et de l’antisémitisme. L’auteur y justifie notamment l’« hypergamie », une théorie selon laquelle les femmes privilégieraient systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières. Malgré cette diversité idéologique, une constante émerge : l’antiféminisme, qui désigne les femmes, les féministes et les personnes LGBTQ+ comme des ennemis communs. Ce mélange d’idées est qualifié d’extrémisme à la carte (salad bar extremism), où la haine des femmes sert de ciment symbolique pour unir des courants par ailleurs incompatibles.

Misogynie comme dénominateur

Les chercheurs soulignent que la misogynie est le dénominateur le plus constant parmi les manifestes extrémistes, transcendant les étiquettes politiques. Cette haine se nourrit d’une conviction : les hommes auraient un droit naturel sur le corps et la sexualité des femmes. Cette idée, bien que radicale, prospère dans un contexte social où elle est déjà tolérée. La sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme, explique que ces manifestes expriment moins une doctrine cohérente qu’une « grammaire du ressentiment », où la violence devient une réponse à un sentiment d’injustice. Par exemple, le tireur de Montréal considérait que les femmes « distribuaient » injustement leur intimité à une minorité d’hommes, créant une classe de célibataires spoliés.

Normalisation de la haine

L’absence d’ancrage politique clair du manifeste rend la haine des femmes plus difficile à discréditer. En effet, ce discours peut être relayé par tous les bords politiques sans que chacun se sente responsable des dérives des autres. Par exemple, des idées antiféministes peuvent être présentées sous un lexique anticapitaliste ou identitaire, ce qui les rend plus acceptables. Cette stratégie, parfois appelée métapolitique, consiste à diffuser des idées réactionnaires en les camouflant derrière un discours misogyne, culturellement banalisé. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a récemment alerté sur une menace « plus jeune et plus dangereuse » liée au masculinisme, tandis que le Sénat a qualifié ce mouvement de menace terroriste en lien avec la mouvance incel et l’ultradroite.

Réactions de la communauté incel

La communauté incel elle-même est divisée face à la fusillade de Montréal. Certains membres contestent l’affiliation du tireur à leur mouvement, car aucune femme ne figurait parmi les victimes, alors que le manifeste cible explicitement les femmes comme ressources à redistribuer. D’autres, en revanche, se réjouissent de la visibilité médiatique apportée à leur idéologie. Certains utilisateurs décrivent le manifeste comme un plagiat de la pilule noire, une croyance central dans leur mouvement selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait déterminé uniquement par la génétique et l’apparence physique, condamnant les hommes jugés « laids » à une solitude définitive. Ces réactions contradictoires illustrent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.

Menace terroriste émergente

En France, les autorités commencent seulement à prendre la mesure de la menace posée par le masculinisme. En 2025, la DGSI a alerté sur une « potentialité terroriste forte » liée à la mouvance incel, qu’elle considère comme la forme la plus préoccupante du masculinisme. En juillet 2026, le Sénat a publié un rapport intitulé « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qualifiant le masculinisme de mouvement politique structuré menaçant les droits des femmes et le socle démocratique. Cependant, les pouvoirs publics risquent de sous-estimer l’ampleur du problème en se concentrant uniquement sur les liens entre masculinisme et ultradroite, alors que la violence misogyne peut frapper sans lien partisan clair.

Ce que ça pourrait changer

Au lendemain de la fusillade, de nombreuses femmes ont exprimé leur effroi face à une violence qui résonne avec des réalités quotidiennes : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viols et féminicides. La tragédie de Côte-des-Neiges rappelle que la prochaine attaque pourrait ne pas porter les couleurs politiques attendues. Pour lutter contre cette radicalisation, il ne suffit pas de surveiller un camp spécifique, mais de comprendre le langage transversal du ressentiment masculin érigé en programme politique. Les femmes, premières cibles de cette haine, sont en première ligne pour alerter sur la banalisation de ces discours et la nécessité d’agir avant qu’une nouvelle tragédie ne survienne.

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