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Marianne : pourquoi la République a-t-elle choisi une femme désincarnée comme symbole d’unité nationale ?

The Conversation France · mis à jour il y a 25 j

Tous les camps politiques se réclament d’elle, de la Manif pour tous aux féministes, en passant par les gilets jaunes , ou des militants pro Gaza. Une proposition de loi Les Républicains veut même rendre son buste obligatoire dans toutes les mairies.

Origine de Marianne

Marianne est née en 1792, après l'abolition de la monarchie française le 21 septembre de cette année. Pour remplacer le sceau royal, symbole de l'État monarchique, les révolutionnaires ont choisi de représenter la République sous les traits d'une femme vêtue à l'Antique, tenant une pique surmontée d'un bonnet phrygien (symbole de liberté) et un gouvernail. Cette allégorie permettait de fusionner plusieurs idées comme la République, la Révolution ou la Patrie. Le prénom Marianne a été associé à cette figure à partir d'octobre 1792, dans une chanson occitane évoquant une France malade à soigner. La fusion entre le corps et le prénom s'est officialisée sous la Troisième République (années 1880), avec l'installation de bustes dans les mairies.

Symbole désincarné

Marianne est une allégorie, c'est-à-dire une représentation concrète d'une idée abstraite (ici, la République). Son absence de traits identifiables permet à chacun de s'y reconnaître, évitant ainsi les conflits. Contrairement au drapeau tricolore, aucun modèle officiel n'a jamais été imposé pour la représenter. Jusqu'au milieu du XXe siècle, Marianne était souvent incarnée par des femmes anonymes ou des modèles vivants, portant ses attributs (drapeau, sein nu, bonnet phrygien). Le choix d'une figure féminine s'explique par une tradition historique où l'État français est perçu comme masculin, malgré la loi salique excluant les femmes du pouvoir politique.

Polémiques des incarnations

À partir des années 1980, des célébrités comme Brigitte Bardot, Laetitia Casta ou Sophie Marceau ont été choisies pour personnifier Marianne, déclenchant des polémiques sur leur apparence ou leur légitimité. En 2003, l'élection d'Évelyne Thomas a mis fin à cette pratique, jugée trop clivante. Ces débats révèlent une tension : Marianne ne peut être une figure stable que si elle reste désincarnée. Son corps devient un enjeu politique lorsqu'il est associé à une personne réelle, comme lors de la candidature de Ségolène Royal en 2007, surnommée Marianne d'Arc par ses détracteurs, ou Marine Le Pen en 2011, qui a tenté de s'approprier son image.

Marianne et le pouvoir féminin

L'historienne Michelle Perrot souligne que la République française, historiquement dirigée par des hommes, a choisi une femme désincarnée pour symboliser l'unité nationale. Pourtant, lorsque des femmes politiques tentent de s'identifier à Marianne, comme Marlène Schiappa en 2023 avec un shooting dans Playboy, cela suscite des controverses. Le Fonds Marianne, lancé en 2021 pour soutenir des associations, a été critiqué pour son opacité et son manque de résultats, devenant un fardeau pour l'image de l'allégorie. Même des figures consensuelles comme Simone Veil n'ont pas réussi à incarner Marianne en 2019, montrant la difficulté de concilier unité et représentation individuelle.

Rôle politique et unité

Marianne incarne l'unité nationale, mais son choix comme symbole pose question : pourquoi une femme dans un État traditionnellement masculin ? Maurice Agulhon, spécialiste de Marianne, note que sa féminité est un handicap pour la République, car elle limite sa légitimité à une image abstraite. Pourtant, des tentatives comme celle de Fabienne Keller en 2019 pour faire de Simone Veil une nouvelle Marianne ont échoué. Aujourd'hui, Marianne reste un symbole consensuel, mais son corps et son visage continuent de cristalliser les débats, reflétant les tensions autour de la représentation du pouvoir et de l'identité nationale.

Ce que ça pourrait changer

Entre 1940 et 1944, le régime de Vichy a tenté de remplacer Marianne par Jeanne d'Arc ou le maréchal Pétain, sans succès durable. Depuis la Ve République, Marianne s'est imposée comme emblème définitif. Cependant, son image reste fragile : des manifestantes déguisées en Marianne lors de rassemblements politiques en 2024 rappellent que son corps est un terrain de lutte symbolique. Les propositions de loi, comme celle des Républicains en 2024 pour imposer son buste dans toutes les mairies, montrent que Marianne reste un symbole convoité, mais aussi contesté, entre unité et division.

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