Perdre un enfant avant sa naissance, la souffrance d’un deuil silencieux
Une Néo-Brunswickoise qui a fait quatre fausses couches en six ans déplore le manque de soutien..
Le deuil périnatal désigne la perte d’un enfant qui survient pendant la grossesse, à la naissance ou dans la première année de vie. Cela inclut les fausses couches (interruption spontanée de grossesse avant 20 semaines), les morts fœtales (décès du fœtus après 20 semaines), les décès néonatals (dans les 28 premiers jours après la naissance) et les décès infantiles (avant 1 an). Allison Roy, une Néo-Brunswickoise, a vécu quatre fausses couches entre 2020 et 2026, toutes avant la neuvième semaine de grossesse. Ces événements précoces sont souvent moins reconnus socialement que les deuils périnataux tardifs, où le bébé est visible ou audible. En 2020, au Nouveau-Brunswick, entre 68 et 89 mortalités périnatales (20 semaines et plus) ont été recensées chaque année sur la dernière décennie.
Une fausse couche précoce survient généralement avant 12 semaines de grossesse et concerne environ 10 à 20 % des grossesses connues. Allison Roy a subi quatre fausses couches en six ans, dont une grossesse ectopique (ou extra-utérine), une urgence médicale où l’embryon se développe hors de l’utérus, généralement dans une trompe de Fallope. Cette situation n’est pas viable et nécessite une intervention chirurgicale. Les fausses couches précoces sont souvent perçues comme abstraites par l’entourage, car elles n’impliquent pas de preuve tangible (comme une échographie montrant un fœtus ou un accouchement). Les parents peuvent ressentir une culpabilité injustifiée, se demandant s’ils ont commis une erreur, alors que dans 50 % des cas, la cause reste inconnue. Allison Roy explique avoir gardé des tests de grossesse positifs comme objets symboliques, faute de rituels ou de souvenirs concrets.
Les deuils périnataux précoces entraînent des réactions émotionnelles intenses, mais souvent invisibilisées. Tina Emond, professeure en sciences infirmières à l’Université de Moncton, souligne que ces pertes provoquent un état de choc, de l’anxiété, de la détresse et une culpabilité persistante chez les parents. Contrairement aux deuils tardifs, où l’entourage comprend mieux la souffrance, les fausses couches précoces sont souvent minimisées ou ignorées. Les proches peuvent éviter le sujet par maladresse, ne sachant comment réagir. Allison Roy compare son vécu à celui de la perte de son père : elle a reçu plus d’empathie pour ce dernier, alors que ses fausses couches ont été accueillies avec silence ou évitement. Le corps, lui, garde des traces de cette souffrance, même si elle n’est pas visible.
Au Nouveau-Brunswick, la législation ne prévoit pas de congés spécifiques pour les fausses couches ou les deuils périnataux précoces. Les salariés peuvent obtenir un congé sans solde de cinq jours maximum en cas de décès d’un proche, mais cela ne couvre pas les pertes avant 20 semaines. En revanche, le Québec offre un congé de trois semaines pour les interruptions de grossesse avant 20 semaines, une mesure absente dans la province voisine. Allison Roy a dû reprendre le travail quatre jours après une fausse couche, sous pression, alors qu’elle était encore en état de choc. Elle décrit avoir ressenti des étourdissements et des douleurs, mais avoir été ignorée par un pharmacien qui lui a répondu qu’elle avait besoin de repos, et non de vitamines. Pour elle, un congé légal légitimerait la douleur et permettrait aux employeurs de mieux comprendre la réalité de ces deuils.
Le deuil périnatal est encore un sujet tabou au Canada, souvent qualifié de perte silencieuse. Tina Emond explique que la société évite d’en parler par crainte de blesser les parents, ce qui isole davantage les personnes endeuillées. Allison Roy a ressenti une solitude profonde, se comparant aux autres parents endeuillés dont les enfants étaient visibles ou plus âgés. Sans funérailles, sans objets à conserver et sans nécrologie, ces deuils laissent peu de traces sociales. Les proches, mal outillés, ne savent pas comment offrir du soutien. Allison Roy a créé une boîte contenant les rares objets liés à ses pertes (comme des tests de grossesse), mais souligne que la plupart des gens ne comprennent pas pourquoi ces événements méritent un deuil. Elle milite pour une meilleure reconnaissance, notamment via des groupes de soutien comme celui formé dans le nord du Nouveau-Brunswick.
Après six ans de tentatives infructueuses pour fonder une famille biologique, Allison Roy et son mari ont choisi l’adoption. Ils sont devenus parents d’une petite fille de 18 mois en mars 2025 et envisagent d’adopter un second enfant. Pour Allison, cette décision est venue d’un constat : elle ne voulait plus se battre contre son corps pendant une décennie. L’adoption représente pour elle une évidence, d’autant que son mari et sa mère ont eux-mêmes été adoptés. Bien que le bonheur soit immense, elle regrette que la société ne reconnaisse pas suffisamment la douleur des deuils périnataux précoces, qui peuvent mener à des choix de vie aussi profonds que l’adoption. Son récit illustre comment ces pertes invisibles peuvent redéfinir des projets familiaux entiers.

