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Culture

Sommes-nous ventriloqués par l’IA ?

France Culture - Savoirs · mis à jour 24 sept.

ChatGPT et les autres IA génératives produisent du langage. Mais à force de les consulter, finissent-elles par façonner le nôtre ? La philosophe Anne Alombert interroge l’influence des algorithmes sur notre manière de penser et de nous exprimer..

L'IA influence notre langage

Les intelligences artificielles génératives comme ChatGPT ne se contentent pas de produire du langage : elles l’influencent aussi. Depuis 2024, des chercheurs ont observé que certains termes fréquemment utilisés par ces IA, comme le verbe anglais delve (« creuser ») ou l’adjectif meticulous (« méticuleux »), ont vu leur usage augmenter dans les discours humains, notamment dans des podcasts en anglais. Ce phénomène soulève une question : et si notre manière de parler, de penser et d’exprimer nos idées était progressivement façonnée par ces outils ? La philosophe Anne Alombert interroge cette influence algorithmique dans une chronique diffusée sur France Culture en septembre 2026. Elle suggère que nous pourrions être « ventriloqués » par l’IA sans en avoir conscience, c’est-à-dire que notre propre langage serait indirectement dicté par ces systèmes.

Le langage des IA n'est pas neutre

Le langage produit par les chatbots comme ChatGPT n’est pas objectif : il est le résultat de choix techniques et commerciaux. Ces systèmes présentent des biais à plusieurs niveaux. D’abord, des biais lexicaux : certains mots ou concepts sont surreprésentés, tandis que d’autres disparaissent, en fonction des données d’entraînement des IA. Ensuite, des biais syntaxiques et stylistiques : les phrases courtes et directes sont souvent privilégiées pour maintenir l’attention de l’utilisateur et favoriser une expérience fluide. Enfin, des biais linguistiques existent, car de nombreuses langues, dont le français, sont moins bien représentées que l’anglais dans les jeux de données. Selon Anne Alombert, ces biais ne sont pas anodins : ils imposent aux utilisateurs une certaine manière de parler, et donc potentiellement une certaine manière de penser.

La langue façonne notre pensée

L’hypothèse selon laquelle la langue influence notre perception du monde remonte aux travaux du linguiste et anthropologue américain Benjamin Lee Whorf dans les années 1950. Whorf défend une idée radicale : notre pensée serait en partie déterminée par les catégories linguistiques que nous utilisons. Par exemple, il explique que les Inuits disposent de plusieurs mots pour désigner différents types de neige, ce qui leur permettrait de percevoir et de catégoriser la neige de manière plus nuancée qu’un Français, pour qui la neige est un concept unifié. Si cette théorie reste débattue, elle illustre comment le vocabulaire et la syntaxe d’une langue peuvent façonner notre réalité. Avec l’IA, ce phénomène prend une nouvelle dimension : les biais linguistiques des chatbots pourraient limiter ou orienter notre propre expression et, par ricochet, notre manière de concevoir le monde.

Vers une novlangue algorithmique ?

L’article évoque la possibilité que l’usage massif des IA génératives mène à l’émergence d’une sorte de novlangue algorithmique, en référence à la langue contrôlée décrite par George Orwell dans 1984. Cette novlangue algorithmique se caractériserait par une simplification du langage, une standardisation des expressions et une réduction de la diversité lexicale, toutes influencées par les biais des modèles d’IA. Par exemple, l’usage répété de termes comme crucial dans les discours politiques ou médiatiques, alors que ce mot est particulièrement employé par ChatGPT, pourrait refléter cette tendance. Anne Alombert souligne que cette évolution pose des questions éthiques et démocratiques : si notre langage est façonné par des algorithmes, notre liberté d’expression et notre capacité à penser de manière critique pourraient s’en trouver affectées.

Ce que ça pourrait changer

Les IA génératives sont souvent présentées comme des outils neutres et utiles pour rédiger des textes, répondre à des questions ou améliorer notre productivité. Pourtant, leur influence sur notre langage révèle leur caractère ambivalent. D’un côté, elles offrent des possibilités inédites, comme la traduction instantanée ou l’accès à des connaissances variées. De l’autre, elles introduisent des biais qui peuvent altérer notre manière de communiquer. La philosophe Anne Alombert invite à une prise de conscience : utiliser ces outils ne se limite pas à un acte technique, mais engage aussi une réflexion sur la manière dont nous souhaitons façonner notre propre langage et, par extension, notre pensée. Cette question dépasse le cadre individuel pour interroger les fondements mêmes de notre culture et de notre démocratie.

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