L'irrésistible ascension des droits de la nature 3/5 : La Mar Menor, une ambassadrice des droits de la nature en Europe
Depuis qu’elle s’est vue accorder une personnalité juridique, la lagune de la Mar Menor est devenue l'ambassadrice des droits de la nature en Europe. Au-delà des collectifs citoyens que l’exemple espagnol encourage, des juristes et des universitaires se forment à ce nouveau droit..
La lagune de la Mar Menor, située en Espagne, est devenue une figure emblématique des droits de la nature en Europe depuis qu’elle a obtenu une personnalité juridique en 2022. Cette reconnaissance signifie que la lagune est désormais considérée comme un sujet de droit à part entière, au même titre qu’une personne ou une entreprise, et peut donc ester en justice pour sa propre protection. Ce cas est le premier en Europe à concrétiser cette approche, inspirée par des mouvements juridiques innovants. La Mar Menor illustre ainsi la possibilité d’intégrer la protection de l’environnement dans le système juridique, même dans des pays sans tradition de droits autochtones, comme la France ou l’Espagne.
L’initiative en faveur des droits de la Mar Menor n’est pas née d’une décision politique ou d’une grande association écologique, mais d’un mouvement citoyen spontané. En 2019, des habitants et des vacanciers ont découvert des milliers de poissons morts sur les plages, un phénomène lié à la pollution et à la sur exploitation des ressources. Leur colère a donné naissance à un collectif déterminé à faire reconnaître les droits de la lagune. Ce groupe, composé de personnes ordinaires, a réussi à faire pression pour que la personnalité juridique soit accordée à la Mar Menor, montrant ainsi que les droits de la nature peuvent émerger de la base, sans attendre une impulsion institutionnelle.
Le cas de la Mar Menor a inspiré des juristes et des universitaires en France et en Europe, où une trentaine d’experts s’intéressent désormais aux droits de la nature. En mai 2026, une formation organisée par la commission Droit de la nature du Barreau de Paris a été consacrée à ce modèle espagnol. Marine Izquierdo, avocate et co-responsable de cette commission, souligne que cette reconnaissance législative prouve que les droits de la nature ne sont pas réservés à des cultures éloignées de l’Occident. Elle rappelle aussi que des procès impliquant la Mar Menor ont lieu non seulement en Espagne, mais aussi devant la Cour européenne des droits de l’homme, ce qui étend l’impact de ce précédent juridique.
Depuis l’obtention de sa personnalité juridique, la Mar Menor est représentée par une tutelle, un organe chargé de défendre ses intérêts. Cette tutelle est composée de représentants de la société civile, d’experts et d’habitants locaux. Juliann Purrmann, doctorant en anthropologie à l’Université de Bâle, étudie cette organisation et souligne que l’une de ses missions principales est de sensibiliser le public au concept de personnalité juridique. La lagune, symbole de souvenirs d’enfance pour de nombreux Espagnols en raison de ses eaux chaudes et peu profondes, devient ainsi un outil pédagogique pour faire évoluer les mentalités sur la protection de l’environnement.
Les droits de la nature ne se limitent pas à une question juridique, mais touchent aussi à la philosophie politique. Thomas Fabre, doctorant en philosophie politique à l’Université Gustave Eiffel, compare cette approche à celle des droits de l’homme : il s’agit d’un enjeu de vivre-ensemble, qui dépasse le cadre strict du droit. Cette vision élargie montre que reconnaître des droits à la nature implique de repenser notre rapport à l’environnement, non plus comme une ressource à exploiter, mais comme une entité digne de protection. Ce débat s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’humain dans la nature et sur les limites de notre modèle économique.
En France, le *Cercle des juristes sur les droits de la nature* est un groupe de réflexion qui rassemble une trentaine d’experts, inspiré par des figures comme Alexandre Zabalza, professeur de droit, et Marine Izquierdo, avocate. Ce think tank joue un rôle clé dans la diffusion des idées sur les droits de la nature, en organisant des formations, des conférences et en produisant des travaux juridiques. Il agit comme un pont entre les initiatives locales, comme le *Parlement de Loire* en France, et les avancées internationales, comme le cas de la Mar Menor. Son objectif est de montrer que cette approche est réalisable, même dans des contextes juridiques et culturels différents.

