L'Instant poésie de François Jullien : "Chanson VIII" de Pernette du Guillet, l'art de la rhétorique
Pernette du Guillet est une poétesse du 16e siècle qui reste encore très méconnue, longtemps restée dans l'ombre de la célèbre Louise Labé. Elle était pourtant l'une des rares voix poétiques de la Renaissance, qui savait manier dans ses textes l'art de la rhétorique et de la simplicité..
Pernette du Guillet est une poétesse et musicienne française de la Renaissance, née au début du XVIe siècle et morte en 1545 à seulement 25 ans. Elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des rares voix poétiques majeures de cette époque, aux côtés de Louise Labé et Maurice Scève. Son unique recueil, Rymes, publié à titre posthume en 1845, explore des thèmes comme l’amour, le plaisir et le désir. Du Guillet s’inscrit dans la tradition des rhétoriqueurs médiévaux, un courant littéraire qui privilégiait l’art de la rhétorique, c’est-à-dire l’art de bien parler et d’argumenter avec élégance. Sa rencontre avec Maurice Scève en 1536 fut déterminante pour son parcours poétique. François Jullien, philosophe et spécialiste de cette période, souligne que son œuvre se distingue par sa simplicité et sa musicalité, loin des complexités pédantes souvent associées à la poésie de l’époque.
Pernette du Guillet fait partie de l’école de Lyon, un mouvement littéraire et artistique de la Renaissance française qui émergea au XVIe siècle dans cette ville. Ce courant, auquel appartenaient également Louise Labé et Maurice Scève, se caractérisait par une recherche de clarté, de sensibilité et de musicalité dans les textes. Les poètes lyonnais privilégiaient une écriture accessible, évitant les artifices trop complexes. Leur approche s’inspirait des traditions médiévales tout en intégrant des influences italiennes, notamment celles de Pétrarque. François Jullien insiste sur l’importance de cette école pour rappeler que la poésie n’a pas besoin d’être obscure ou prétentieuse : elle peut être à la fois profonde et limpide, comme dans les Chansons de Pernette du Guillet.
La Chanson VIII est l’un des poèmes les plus célèbres du recueil Rymes de Pernette du Guillet, publié en 1545. Ce texte de 32 vers, structuré en strophes de quatre à six vers, aborde des thèmes universels comme l’amour, le désir et la quête de perfection. Le poème est écrit en alexandrins, un mètre classique de douze syllabes, et utilise des rimes suivies (AABB). Il met en scène une réflexion sur la relation amoureuse, où le désir est à la fois source de souffrance et de transcendance. Le texte oppose deux visions de l’amour : une approche égoïste et vaine, et une quête noble et vertueuse, guidée par Amour (l’amour passionnel) et Vertu (la morale). François Jullien souligne que ce poème illustre l’art de la rhétorique par sa construction équilibrée et son langage à la fois simple et puissant.
François Jullien, dans son analyse, met en lumière l’art de la rhétorique dans la Chanson VIII. La rhétorique désigne ici l’art de persuader par le langage, en utilisant des figures de style, des oppositions ou des répétitions pour renforcer le message. Pourtant, Pernette du Guillet parvient à concilier cette tradition avec une grande simplicité. Le poème évite les excès de langage ou les métaphores trop élaborées, privilégiant une expression directe et émouvante. Jullien souligne que cette clarté n’est pas un manque de profondeur, mais au contraire une preuve de maîtrise : la poésie peut être à la fois accessible et exigeante. Il rappelle que cette simplicité est une leçon pour éviter de tomber dans le pédantisme, où le style prime sur le sens.
Dans la Chanson VIII, Pernette du Guillet oppose deux formes d’amour : un amour vicieux, égoïste et source de souffrance, et un amour noble, guidé par la Vertu (la morale et la droiture). Le premier est décrit comme un service sans espoir, où le désir devient une torture (« Dont en male grâce / Se faut retirer »). Le second, en revanche, est une quête d’union parfaite, où l’amour et la vertu s’unissent pour élever l’âme (« Quand Amour à Vertu est uni »). Ce thème reflète les débats de la Renaissance sur la nature de l’amour, entre passion charnelle et idéalisation spirituelle. Le poème suggère que seul l’amour vertueux permet d’atteindre une forme d’immortalité, en transformant la souffrance en une quête noble (« D’immortel souci »).
Le recueil *Rymes* de Pernette du Guillet, contenant la *Chanson VIII*, fut publié pour la première fois en 1845, soit trois siècles après sa mort, grâce à la redécouverte de ses manuscrits. Une édition moderne, publiée par Gallimard en 2006, a permis de mieux faire connaître son œuvre. Aujourd’hui, Pernette du Guillet reste moins célèbre que Louise Labé, mais son travail est étudié pour sa finesse et son originalité. François Jullien, dans son podcast pour *L’Instant poésie*, contribue à sa postérité en mettant en avant la modernité de sa voix. Depuis septembre 2025, les podcasts de cette série sont également disponibles sous forme de livre aux Éditions Seghers, reproduisant les poèmes, les commentaires et les illustrations qui les accompagnent.

