En 2023, des chercheurs ont réveillé un ver de 1 mm dans un ancien terrier gelé en Sibérie : ils ignoraient qu’il avait 46 000 ans
Congeler un être vivant pour le ranimer des millénaires plus tard relève de la science-fiction. Pourtant, dans le sol gelé de Sibérie, des organismes minuscules y arrivent seuls, sans congélateur ni technicien.
En 2023, des chercheurs ont découvert et réveillé un ver microscopique de 1 mm de long, extrait d’un terrier gelé en Sibérie. Ce ver, baptisé Panagrolaimus kolymaensis, appartenait à une espèce inconnue jusqu’alors. Les scientifiques ont déterminé son âge grâce à la datation au carbone 14 de végétaux retrouvés dans le même terrier, révélant qu’il dormait depuis entre 45 800 et 47 800 ans, soit la fin de la dernière période glaciaire. Ce record dépasse largement la durée de survie en état de léthargie connue jusqu’ici chez les vers, qui se comptait généralement en décennies. Le pergélisol, sol gelé en permanence, a préservé ce ver dans un état de quasi-mort pendant des millénaires, avant que des carottes de glace prélevées en 2002 ne permettent son réveil en 2018.
Pour survivre aussi longtemps, le ver a utilisé un mécanisme appelé cryptobiose, un état où son métabolisme se met en pause totale. Dans cet état, le ver n’a plus de respiration, ni de dépense d’énergie, et son activité chimique est indétectable. Cela signifie que son organisme ne subit aucun dommage lié au vieillissement ou à l’accumulation de déchets métaboliques pendant des millénaires. Ce phénomène n’est pas unique : certains animaux, comme les tardigrades, utilisent aussi la cryptobiose pour résister à des conditions extrêmes. Cependant, la durée de 46 000 ans observée chez ce ver est exceptionnelle. Avant de basculer dans cet état, le ver expulse toute l’eau de son corps et se déshydrate presque entièrement, ce qui limite les risques de dommages cellulaires lors de la congélation.
La clé de cette survie extrême réside dans une molécule appelée tréhalose, un sucre produit en grande quantité par le ver avant sa déshydratation. Le tréhalose agit comme un bouclier pour les membranes des cellules : il les empêche de se déchirer ou de s’endommager lorsque l’eau quitte le corps. Sans cette protection, les cellules seraient détruites par la formation de cristaux de glace lors de la congélation. Le ver augmente sa réserve de tréhalose jusqu’à vingt fois avant de s’endormir, ce qui lui permet de résister à des températures aussi basses que -80°C, comme celles d’un congélateur de laboratoire. Cette stratégie est similaire à celle observée chez Caenorhabditis elegans, un ver de laboratoire modèle en génétique, dont certaines larves utilisent aussi le tréhalose pour survivre dans des conditions extrêmes.
L’étude du génome du ver sibérien a révélé qu’il partageait des outils génétiques avec Caenorhabditis elegans, un ver de laboratoire étudié depuis des décennies. En particulier, les deux espèces possèdent les mêmes gènes responsables de la production de tréhalose. Cela suggère que cette capacité à entrer en cryptobiose remonte à un ancêtre commun très ancien, il y a des millions d’années. Chez Caenorhabditis elegans, seule une forme larvaire spécifique, appelée larve dauer, peut entrer dans cet état de survie. En laboratoire, des larves dauer déshydratées ont survécu 480 jours à -80°C sans perdre leur vitalité, prouvant l’efficacité de ce mécanisme. Les chercheurs explorent désormais si d’autres espèces, y compris des organismes éteints, pourraient utiliser des stratégies similaires pour survivre dans le pergélisol.
Le pergélisol, sol gelé en permanence, agit comme un congélateur naturel capable de préserver des organismes vivants pendant des millénaires. Dans la région de la Kolyma, en Sibérie, la température du sol reste en dessous de zéro toute l’année, même en été. Ce milieu extrême a permis au ver de rester en cryptobiose pendant 46 000 ans, sans subir de dommages. Les chercheurs estiment que si des espèces éteintes sont encore présentes dans le pergélisol, un simple redoux pourrait théoriquement les ranimer. Cette découverte soulève des questions sur la possibilité de réactiver des organismes disparus depuis des milliers d’années, bien que les implications éthiques et écologiques restent à explorer. L’équipe scientifique continue d’étudier les limites de ce sommeil chimique pour comprendre jusqu’où la vie peut résister au temps.

