États-Unis : de l’explosion des inégalités économiques à la crise de la reproduction sociale
Partout dans le monde, l’offensive de la bourgeoisie conduit à une nouvelle phase de dégradation des conditions de vie de la classe travailleuse. Les États-Unis ne font pas exception à la règle, comme le montre Kim Moody dans cet article.
En 2025, aux États-Unis, une majorité d’électeurs et électrices, y compris des membres de la classe moyenne, expriment leur inquiétude face à leur capacité à payer les dépenses essentielles. Les sondeuses démocrates Celinda Lake et Anat Shanker-Osorio recommandent aux candidats d’utiliser le terme affordability (pouvoir d’achat, coût de la vie ou accessibilité financière) plutôt que inflation pour décrire cette crise. Ce choix stratégique a contribué à la victoire de candidates comme Abigail Spanberger et Mikie Sherrill lors d’élections locales. Le terme affordability est adopté par tous les partis politiques, y compris par Donald Trump, car il est perçu comme moins technique et plus accessible que des indicateurs économiques comme l’indice des prix à la consommation. Selon un sondage du New York Times et du Siena College, 60 % des Américains s’inquiètent de leur capacité à payer des biens de première nécessité comme le loyer, l’essence, les courses alimentaires ou les factures courantes.
L’enquête du New York Times révèle que des postes de dépense essentiels à la vie sociale sont devenus inaccessibles pour une large partie de la population. Ainsi, 58 % des personnes interrogées estiment que l’éducation est trop chère, 54 % jugent le logement inabordable, 44 % considèrent que la santé représente un fardeau financier trop lourd, et 44 % déclarent que fonder une famille est devenu financièrement impossible. Ces dépenses ne se limitent pas à une question de pouvoir d’achat : elles touchent au cœur de la reproduction sociale, c’est-à-dire la capacité des travailleurs et travailleuses à assurer leur subsistance et celle de leur famille. Cette crise dépasse donc le simple cadre économique pour devenir une question de survie et de stabilité sociale, particulièrement pour les classes populaires et les minorités.
La reproduction sociale désigne, selon la théorie marxiste, l’ensemble des processus par lesquels une société maintient et transmet ses conditions de vie, comme l’éducation, la santé ou la famille. Aux États-Unis, cette reproduction est menacée par l’incapacité croissante des travailleurs et travailleuses à subvenir à leurs besoins fondamentaux. Karl Marx souligne que la valeur de la force de travail (le salaire) doit permettre de couvrir les moyens de subsistance nécessaires à l’entretien du travailleur et de sa famille. Or, depuis plus d’une décennie, les salaires n’ont pas suivi l’augmentation des coûts, notamment en raison de la rétention des profits par les capitalistes plutôt que de leur réinvestissement dans l’innovation ou les salaires. Résultat : les travailleurs et travailleuses gagnent moins que le niveau de subsistance socialement déterminé, ce qui fragilise leur capacité à vivre décemment.
En 2022, l’indice des prix à la consommation aux États-Unis a atteint 8,5 %, un niveau record qui a creusé l’écart entre les prix et les salaires. Bien que l’inflation ait ensuite ralenti à 2,5 % en 2025, les hausses de salaires n’ont pas suffi à compenser les pertes accumulées. Selon le Bureau of Labor Statistics (BLS), une agence fédérale américaine, les travailleurs et travailleuses ont perdu du terrain sur le long terme. Par exemple, il faudrait attendre 2027 ou 2028 pour que les salaires retrouvent leur pouvoir d’achat d’avant 2022. Les syndicats, comme le souligne Richard de Vries (ancien représentant syndical des Teamsters), ont commis une erreur en ne tenant pas compte de l’inflation passée dans leurs revendications salariales. Résultat : les négociations collectives n’ont abouti qu’à des hausses de 5 % en 2025, insuffisantes pour suivre l’inflation accumulée.
Les inégalités de revenus aux États-Unis se creusent de manière spectaculaire. Le Wage Growth Tracker, un indicateur de la Federal Reserve Bank d’Atlanta, montre que 13,4 % des travailleurs et travailleuses ont vu leur salaire baisser ou stagner entre mai 2023 et février 2026, avec une baisse moyenne de -2,2 % par an. À l’inverse, les 20 % de salariés les mieux payés ont enregistré des hausses de salaire d’environ 14 % par an. Ces écarts illustrent une fracture profonde au sein de la classe travailleuse, où les minorités et les travailleurs précaires sont surreprésentés dans les bas salaires. Les syndicats, qui négocient des hausses de 5 % en 2025, peinent à inverser cette tendance, laissant une partie croissante de la population dans une situation de précarité économique.
Le coût de la vie aux États-Unis a atteint des niveaux record en 2025, rendant inaccessible des postes de dépense essentiels. Par exemple, la garde d’enfants coûte entre 7 696 dollars par an dans le Mississippi (10,5 % du revenu médian) et 22 628 dollars en Californie (20 % du revenu médian). Le logement est également devenu un fardeau : il faut gagner 124 000 dollars par an pour consacrer moins de 30 % de ses revenus au loyer, alors que le revenu médian est de 84 000 dollars. À New York, le loyer d’un appartement de trois pièces représente plus de la moitié du coût mensuel de la vie pour une famille de trois personnes, soit 2 827 dollars sur un revenu moyen de 4 326 dollars après impôts. Ces dépenses, combinées à la hausse des coûts de la santé (1 514 dollars de frais annuels en 2025), poussent de nombreux ménages à s’endetter massivement.
L’endettement des ménages américains a atteint 18 800 milliards de dollars en 2025, contre 8 290 milliards en 2004. Cette dette est principalement liée au *logement* (13 600 milliards de dollars), mais aussi aux *cartes de crédit* (1 280 milliards) et aux *prêts étudiants* (1 660 milliards). Le poids du remboursement de cette dette par rapport au revenu disponible est passé de 9 % en 2022 à 11 % en 2025, inversant une tendance à la baisse observée depuis la *Grande Récession* (2008-2009). Cette situation aggrave la précarité des ménages, notamment ceux dont les revenus sont inférieurs au revenu médian, et limite leur capacité à épargner ou à investir dans leur avenir. La crise de la *reproduction sociale* est ainsi amplifiée par l’accumulation de dettes qui pèsent sur les budgets des familles.

