Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche
Les trajets en taxi permettaient à Gloria Steinem d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. apture d’écran/Youtube Icône américaine de la deuxième vague féministe, Gloria Steinem, décédée le 2 septembre 2026 à l’âge de 92 ans, est l’autrice de My Life on the Road (2015).
Gloria Steinem, décédée en 2026 à l’âge de 92 ans, est une figure majeure de la deuxième vague féministe américaine. Elle est notamment connue pour son engagement en faveur des droits des femmes et son rôle dans la création du magazine Ms. Magazine en 1972. Steinem a publié en 2015 son autobiographie My Life on the Road (traduction française en 2019), un ouvrage mêlant récit de voyage, autobiographie et manifeste politique. À travers ce livre, elle explore comment une vie marquée par le mouvement et les déplacements a contribué à façonner un mouvement social. Son approche repose sur l’idée que la route n’est pas seulement un espace de liberté individuelle, comme le suggère l’écrivain Jack Kerouac dans son célèbre roman On the Road (1957), mais aussi un lieu de rencontres, d’échanges et de construction collective.
Gloria Steinem a grandi dans une famille itinérante, son père étant un antiquaire qui se déplaçait entre la Floride et la Californie chaque hiver. Elle a passé une partie de son enfance dans une caravane, ce qui l’a tenue éloignée de l’école de manière régulière. Steinem a appris à lire grâce aux panneaux de signalisation routière, une expérience qui a marqué son rapport au monde et à l’apprentissage. Cette enfance nomade a influencé sa vision du voyage comme un espace de découverte et de connexion avec les autres, bien au-delà d’un simple déplacement physique.
Dans les années 1950, Steinem a vécu deux ans en Inde, où elle a découvert une forme d’activisme social nomade. Elle a voyagé de village en village aux côtés d’autres militantes, décrivant cette expérience comme une « communauté mobile ». Cette période a été fondatrice pour elle, car elle a compris que le militantisme pouvait se pratiquer en mouvement, en allant à la rencontre des gens plutôt qu’en restant dans des espaces fixes. Cette approche itinérante du combat social est devenue une constante dans son parcours et a inspiré ses actions futures aux États-Unis.
Steinem a mené une carrière de journaliste engagée, parcourant les États-Unis pour des reportages et des actions militantes. Elle a notamment voyagé aux côtés des cofondatrices de Ms. Magazine, participé à la Conférence nationale des femmes de 1977 à Houston, et s’est déplacée entre des campus universitaires et des communautés amérindiennes. Un chapitre de son livre, intitulé « Pourquoi je ne conduis pas », est consacré aux chauffeurs de taxi qu’elle a rencontrés lors de ses voyages. Ces échanges improvisés lui ont permis de mieux comprendre les réalités sociales des États-Unis et d’accéder à des univers souvent invisibles.
Steinem propose une lecture genrée du récit de voyage, un genre littéraire traditionnellement dominé par des figures masculines comme Jack Kerouac. Dans ce genre, la route est souvent associée à la liberté et à l’aventure pour les hommes, tandis que les femmes sont cantonnées à l’espace privé, comme le montre le mythe de Pénélope dans l’Odyssée d’Homère. Des chercheurs féministes étudient aujourd’hui cette tradition pour explorer comment le road narrative (récit de voyage) peut être réinventé à partir d’expériences féminines. Steinem souligne que, malgré des avancées, l’accès des femmes à la route et au voyage reste marqué par des représentations patriarcales, comme le montre la fin tragique du film Thelma et Louise (1991).
Steinem déconstruit l’idée que le foyer est un refuge naturel pour les femmes. Elle rappelle que les dangers auxquels elles sont confrontées, comme les violences domestiques aux États-Unis ou les meurtres liés à la dot en Inde, proviennent souvent de leur entourage proche. Pour les femmes, la maison peut ainsi être plus dangereuse que la route. Cette réflexion s’inscrit dans une volonté de repenser les espaces de liberté et de sécurité, en montrant que le mouvement et la mobilité peuvent offrir une forme de protection et d’émancipation.
Pour Steinem, la route n’est pas seulement un espace de déplacement, mais aussi un lieu de mobilisation politique. Elle s’inscrit dans l’héritage des abolitionnistes et des suffragettes, qui parcouraient les États-Unis pour porter leurs revendications. Elle affirme qu’aucun mouvement social ne peut reposer uniquement sur les médias ou les technologies de communication : la rencontre directe et les échanges en face-à-face restent essentiels pour créer de l’empathie et de la confiance. Elle écrit : « Alors et maintenant, nous prenons la route pour tenir des réunions communautaires où les auditeurs peuvent parler, les orateurs peuvent écouter, les faits peuvent être débattus, et l’empathie peut créer la confiance et la compréhension. »
Selon Steinem, l’empathie est l’émotion humaine la plus radicale et la plus puissante pour transformer la société. Elle considère que le fait de se mettre en mouvement, physiquement et intellectuellement, est une pratique révolutionnaire. Son livre *My Life on the Road* illustre cette conviction en montrant comment ses voyages et ses rencontres ont nourri sa foi en un monde meilleur. Elle défend l’idée que le changement collectif passe par l’action individuelle et collective, où chaque pas en avant compte. Son parcours personnel devient ainsi un modèle pour repenser l’engagement et la transformation sociale.

