Privatisation des aéroports : votre prochain billet d’avion coûtera-t-il plus cher?
L'expérience australienne montre que les frais par passager ont bondi après la privatisation..
Le gouvernement canadien dirigé par le premier ministre Carney envisage de privatiser les quatre plus grands aéroports du pays : Montréal-Trudeau, Toronto-Pearson, Calgary et Vancouver. Cette décision vise à attirer des investisseurs privés pour financer des projets d'expansion et de modernisation, estimés à plusieurs milliards de dollars. Actuellement, ces aéroports sont gérés par des autorités publiques locales, comme l'Autorité aéroportuaire du grand Toronto (GTAA), qui génèrent des profits réinvestis dans les infrastructures. Par exemple, la GTAA a enregistré un bénéfice net de 366 millions de dollars en 2023, avec des revenus totaux dépassant 2,8 milliards de dollars. La dette nette de la GTAA s'élevait à plus de 5 milliards de dollars fin 2025, soit 213 dollars par passager embarqué cette année-là.
Pour rassurer les voyageurs et les compagnies aériennes, le ministre canadien des Transports, Steven MacKinnon, a annoncé que les contrats de privatisation incluront des clauses de modération des tarifs. Ces clauses visent à limiter les hausses de prix pour les passagers, notamment les frais d'amélioration aéroportuaire (40 dollars par passager à Toronto-Pearson, par exemple) et les droits facturés aux compagnies aériennes. Le ministre a précisé que la régulation se fera par voie contractuelle, et non par une nouvelle autorité de contrôle. Cependant, les compagnies aériennes comme WestJet et Porter Airlines restent méfiantes, craignant un manque de clarté dans les règles avant tout appel d'offres.
Les compagnies aériennes et certains experts, comme Alexis von Hoensbroech (PDG de WestJet), s'inquiètent de la privatisation, car un aéroport fonctionne souvent comme un monopole local. Cela signifie qu'un seul aéroport dessert une région, sans concurrence directe. Les investisseurs privés pourraient alors profiter de cette situation pour augmenter les tarifs ou réduire la qualité des services, sans crainte de perdre des clients. Kevin Jackson, président de Porter Airlines, a exigé que les règles soient clairement définies avant tout appel d'offres pour éviter ce scénario. Les syndicats, comme Unifor, craignent également des pertes d'emplois ou des compressions salariales.
Les aéroports canadiens tirent leurs revenus de trois principales sources. D'abord, les frais d'amélioration aéroportuaire (40 dollars par passager à Toronto-Pearson), payés par les voyageurs et réinvestis dans les infrastructures. Ensuite, les droits aéronautiques, facturés aux compagnies aériennes pour l'utilisation des pistes, des terminaux et des services. Enfin, les revenus commerciaux, comme les stationnements, les boutiques et les restaurants. À Toronto-Pearson, ces revenus ont atteint 2,8 milliards de dollars en 2023, avec un bénéfice net de 366 millions après paiement des dépenses et de la dette. À Montréal-Trudeau, les revenus totaux s'élevaient à 100,1 % (après arrondi des données) en 2025.
L'objectif principal de la privatisation est d'apporter une nouvelle source de capital pour financer des projets d'expansion et de modernisation. Par exemple, la GTAA et Aéroports de Montréal (qui gère Montréal-Trudeau) doivent faire face à des besoins en capital « extraordinaires » pour maintenir leurs infrastructures et garantir la sécurité. Avec une dette nette de 5 milliards de dollars pour la GTAA et 2,57 milliards pour Montréal-Trudeau, les investisseurs privés pourraient aider à réduire cette pression financière. Mike Brown, consultant spécialisé, explique que ces investissements pourraient aussi améliorer l'expérience client, avec des files d'attente plus courtes et des services plus efficaces, ce qui inciterait les voyageurs à dépenser davantage dans les boutiques et restaurants.
Au Royaume-Uni, l'aéroport de Heathrow est privatisé depuis 1987 et est contrôlé depuis 2024 par un consortium mené par le fonds français Ardian. La régulation des tarifs est assurée par la Civil Aviation Authority (CAA), qui doit approuver toute hausse de frais. Cependant, même avec ce cadre strict, les compagnies aériennes comme International Airlines Group (maison mère de British Airways) critiquent les augmentations de frais autorisées par la CAA pour financer l'expansion de Heathrow. Ces hausses visent à rendre l'agrandissement abordable pour les passagers, mais elles illustrent les tensions possibles entre rentabilité et accessibilité.
En Australie, les aéroports sont restés propriété publique, mais leur exploitation a été confiée à des investisseurs privés depuis 1997. Le bilan est mitigé : l'Australian Competition and Consumer Commission (ACCC) a observé que les revenus aéronautiques par passager ont fortement augmenté au cours de la décennie précédente, ce qui signifie que les compagnies aériennes, et in fine les voyageurs, paient plus cher. Seul l'aéroport de Perth a amélioré significativement la qualité de ses services. L'ACCC souligne aussi un cadre de surveillance inadéquat et des restrictions inefficaces sur le comportement des aéroports. Malgré cela, le taux de satisfaction des clients reste généralement élevé.
Une analyse publiée dans le *Review of Financial Studies* en juillet 2024 suggère que la privatisation n'améliore pas systématiquement la performance des aéroports. Cependant, des gains de qualité et d'efficacité ont été observés pour les aéroports acquis par des *fonds de capital-investissement*. Mike Brown, consultant spécialisé, estime que la performance dépend davantage des *contrats* signés entre le gouvernement et les investisseurs que du modèle de propriété (public, privé ou hybride). Il souligne que les détails des contrats, comme ceux promis par le ministre Steven MacKinnon, seront déterminants pour équilibrer les objectifs publics, privés et ceux des voyageurs.

