L'irrésistible ascension des droits de la nature 1/5 : Espagne : une mobilisation citoyenne exemplaire pour sauver la lagune de la Mar Menor
Aujourd’hui, une vingtaine de pays reconnaissent des droits à la nature. En Europe, l'Espagne est le seul pays à avoir sauté le pas en 2022.
La Mar Menor est la plus grande lagune d’eau salée d’Europe, située dans le sud-est de l’Espagne, près de Murcie. Ce site naturel était autrefois célèbre pour ses eaux calmes et transparentes, réputées pour leurs vertus thérapeutiques. Il abritait également de vastes herbiers marins, essentiels pour l’écosystème, et servait de refuge à des espèces emblématiques comme l’hippocampe. Cependant, depuis les années 1970, l’agriculture intensive dans la région du Campo de Cartagena, située en amont de la lagune, a entraîné une pollution massive par les nitrates. Ces polluants, issus des engrais chimiques, ont progressivement dégradé la qualité de l’eau. En 2016, une crise d’eutrophisation, surnommée la sopa verde, a frappé la lagune : l’eau est devenue verte et opaque en raison de la prolifération d’algues, et environ 85 % des herbiers marins ont disparu. Cette dégradation a eu des conséquences dramatiques sur la biodiversité locale.
En 2019 puis en 2021, la Mar Menor a subi des épisodes d’anoxie, un phénomène où l’eau se retrouve totalement dépourvue d’oxygène. Ces crises ont provoqué la mort de milliers de poissons, dont les images échoués sur les plages ont choqué l’opinion publique. L’anoxie est un désastre écologique : sans oxygène, les organismes aquatiques ne peuvent plus survivre, ce qui entraîne une mortalité massive. Ces événements ont mis en lumière l’inaction des pouvoirs publics face à la dégradation de la lagune, malgré les alertes répétées des scientifiques et des associations locales. La situation est devenue insoutenable pour les riverains, qui ont décidé de passer à l’action pour sauver cet écosystème unique.
Face à l’inaction des autorités, une initiative législative populaire (ILP) a été lancée en 2019 par des citoyens, des associations locales comme Alianza Mar Menor (Amarme) et des experts, dont la professeure en philosophie du droit Maria Teresa Vincente Giménez. Cette initiative a permis de recueillir plus de 600 000 signatures, un record pour une ILP en Espagne. L’objectif était de faire reconnaître la Mar Menor comme une entité dotée de droits juridiques, une première en Europe. Cette mobilisation a été portée par des riverains déterminés à reprendre en main leur destin et à protéger leur environnement. Les associations ont joué un rôle central en organisant des rassemblements, des collectes de signatures et des campagnes de sensibilisation pour alerter l’opinion publique.
En 2022, grâce à la pression citoyenne et à la mobilisation de l’ILP, l’Espagne a adopté une loi reconnaissant la personnalité juridique de la Mar Menor. Cette décision historique signifie que la lagune est désormais considérée comme un sujet de droit, au même titre qu’une personne ou une entreprise. Cette personnalité juridique lui permet d’être représentée en justice, de défendre ses intérêts et d’être protégée par la loi. C’est une avancée majeure pour la protection de l’environnement, car elle donne aux écosystèmes les moyens juridiques de lutter contre les pollutions et les dégradations. L’Espagne est ainsi devenue le premier pays européen à adopter une telle mesure, s’inscrivant dans une tendance mondiale où une vingtaine de pays reconnaissent désormais des droits à la nature.
La reconnaissance des droits de la Mar Menor marque un tournant dans la protection des écosystèmes en Europe. Cette initiative montre qu’une mobilisation citoyenne peut aboutir à des changements législatifs concrets, même face à des intérêts économiques puissants comme ceux de l’agro-industrie. Les associations locales, comme *Alianza Mar Menor* ou *Stop Biogás Mar Menor*, continuent de surveiller la situation et de lutter contre les nouvelles menaces, comme la construction de méga-fermes porcines dans la région. Leur combat illustre l’importance de la vigilance citoyenne et de l’innovation juridique pour préserver les milieux naturels. Cette expérience pourrait inspirer d’autres régions ou pays à adopter des mesures similaires pour protéger leurs propres écosystèmes.

