Le néo-polar, littérature de crise 7 : Jean Vautrin : "Je suis complètement branché sur mes obsessions"
Jean Vautrin puise dans les faits divers, le cinéma américain et ses propres obsessions pour écrire des romans noirs en prise avec leur époque. Il raconte ici son parcours, son expérience de père d'un enfant autiste, la genèse de son œuvre et sa manière de transformer la réalité en fiction..
Jean Vautrin, de son vrai nom Jean Herman, est un écrivain et cinéaste français dont l’œuvre s’inscrit principalement dans le genre du roman noir. Né en 1933, il a marqué la littérature française par son style unique, mêlant réalisme social, humour noir et références au cinéma américain. Vautrin a également travaillé comme réalisateur avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Dans cet entretien de 1983, il évoque son parcours et sa vision de la littérature comme un moyen de raconter des histoires ancrées dans la société contemporaine.
Le néo-polar est un sous-genre du roman policier apparu en France dans les années 1970. Contrairement au roman policier classique, il se distingue par son ancrage dans la réalité sociale, politique et économique de son époque. Les auteurs de néo-polar, comme Jean Vautrin, s’inspirent de faits divers, de scandales ou de tensions sociales pour créer des récits qui reflètent les angoisses et les contradictions de la société. Ce genre littéraire est souvent associé à une critique des institutions et des inégalités, tout en intégrant des éléments de la culture populaire, notamment américaine.
Pour Jean Vautrin, l’écriture commence par une immersion dans le réel. Chaque matin, il lit la presse et découpe les faits divers pour constituer des dossiers thématiques. Ces éléments concrets servent de base à ses romans, qu’il transforme ensuite en fiction en y ajoutant ses obsessions et ses fantasmes. Par exemple, un fait divers impliquant un violeur devient sous sa plume une histoire d’amour tragique, tandis que des routiers américains sont mythifiés en nouveaux cowboys. Cette approche permet de donner une dimension universelle à des situations locales ou banales.
L’affaire du Coral, un scandale présumé de pédophilie impliquant un lieu de vie pour enfants autistes, a profondément marqué Jean Vautrin. Ce fait divers, qui a défrayé la chronique dans les années 1980, a nourri sa réflexion et inspiré plusieurs de ses œuvres. Vautrin y voit une illustration des peurs et des tabous de la société, qu’il utilise pour explorer des thèmes comme la marginalité, la vulnérabilité et la justice. Cette affaire illustre comment un événement réel peut être réinterprété en fiction pour en révéler les dimensions cachées ou symboliques.
Jean Vautrin puise une grande partie de son inspiration dans la culture américaine, notamment le cinéma hollywoodien des années 1950 et 1960. Ses romans noirs sont peuplés de personnages hauts en couleur, souvent excentriques ou marginaux, et de récits dynamiques, rythmés comme des scénarios de film. Cette influence se manifeste par des dialogues percutants, des intrigues haletantes et une esthétique visuelle marquée. Vautrin utilise aussi des références à la musique, au jazz en particulier, pour renforcer l’atmosphère de ses œuvres.
Jean Vautrin ne cache pas que ses romans sont le reflet de ses obsessions personnelles, qu’il décrit comme une forme de connexion profonde avec ses thèmes de prédilection. Parmi ces obsessions, on trouve notamment la question de l’autisme, en lien avec son expérience de père d’un enfant autiste. Cette expérience a influencé plusieurs de ses livres, où il aborde la différence, l’exclusion et la quête de sens. Pour Vautrin, écrire, c’est aussi un moyen de donner une voix à ceux qui sont souvent ignorés ou stigmatisés par la société.

