Exilés en Géorgie, les artistes russes anti-guerre doivent réinventer leur art et leur engagement
Un tableau de la peintre russe Alisa Yoffe est brandi lors d’une manifestation pro-ukrainienne à Tbilissi, le 3 avril 2022. Jenia Filatova L’ESSENTIEL Depuis 2022, la Géorgie a accueilli plusieurs vagues d’artistes russes fuyant les persécutions, la guerre ou la mobilisation.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, plusieurs milliers d’artistes russes ont quitté leur pays pour échapper aux persécutions politiques, à la guerre ou à la mobilisation militaire. La Géorgie, proche géographiquement et perçue comme un refuge relativement sûr, a accueilli une partie de ces exilés. Parmi eux figurent des journalistes, musiciens, peintres et performeurs, dont certains étaient déjà engagés contre le régime russe avant 2022. Leur exil n’est pas un simple déplacement : il bouleverse leurs pratiques artistiques, leurs trajectoires professionnelles et leurs engagements politiques. En 2026, des recherches menées dans le cadre du projet ANR Exilest ont interrogé une dizaine d’artistes russes exilés en Géorgie, révélant des parcours variés mais marqués par des ruptures similaires.
Les artistes russes exilés en Géorgie se répartissent en trois vagues principales. La première, antérieure à la guerre, concerne des opposants politiques fuyant des poursuites, comme la dessinatrice et performeuse Daria Apakhonchich, arrêtée en 2021 pour son activisme féministe et anti-guerre avant d’être classée « agent de l’étranger ». La deuxième vague, survenue après le 24 février 2022, regroupe des artistes opposés à la guerre ou craignant les répressions, comme le musicien Alexeï Ponomarev. La troisième vague, majoritairement masculine, a suivi l’annonce de la mobilisation militaire partielle en septembre 2022, poussant des artistes à fuir pour éviter la conscription. Le choix de la Géorgie s’explique par des formalités d’entrée simplifiées, un coût de vie abordable et une image de pays accueillant pour les opposants russes, bien que cette perception évolue.
L’exil a profondément transformé les pratiques artistiques des Russes en Géorgie. Certains, comme Alexeï Ponomarev, ont abandonné leur métier initial (le journalisme) pour se consacrer pleinement à la musique, adoptant une approche Do It Yourself (DIY) en raison de la perte de leurs collaborateurs. D’autres ont politisé leur art : le groupe Sonic Death a intégré des chansons en ukrainien, tandis qu’Alisa Yoffe a pu afficher ouvertement des messages comme « La Russie tue ». Daria Apakhonchich, quant à elle, a troqué les performances de rue pour l’écriture autobiographique, estimant ne pas maîtriser suffisamment le contexte géorgien. Cependant, après quatre ans de guerre, certains artistes cherchent à s’éloigner d’un engagement trop frontal, privilégiant une approche plus universelle de l’art.
Les artistes exilés en Géorgie s’engagent activement sur deux fronts : l’aide aux réfugiés ukrainiens et les mobilisations locales contre l’autoritarisme géorgien. La plupart collaborent avec des associations caritatives, organisent des collectes de dons ou participent à des événements pro-ukrainiens. Certains, comme Arséni Morozov ou Léonid Tsoï, s’investissent aussi dans les protestations contre les réformes du parti Rêve géorgien, qui durcit le régime depuis 2022. Par exemple, une toile d’Alisa Yoffe a été déployée devant le parlement géorgien lors de manifestations pro-ukrainiennes. Ces engagements reflètent une volonté de rester actifs malgré l’éloignement géographique, tout en naviguant dans un contexte politique local complexe.
L’intégration des artistes russes en Géorgie est marquée par des tensions. Une partie de la société géorgienne, notamment la jeunesse, reste méfiante envers les Russes en raison de l’histoire des relations entre les deux pays, marquée par des périodes de domination russe et des conflits territoriaux comme l’occupation de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Les collaborations avec des artistes locaux restent rares, et les exilés subissent parfois des insultes ou des réticences dans leur vie quotidienne. Par ailleurs, le tournant autoritaire du gouvernement géorgien, porté par le parti Rêve géorgien, aggrave leur précarité : plusieurs artistes ont déjà été refoulés à la frontière sans explication, et la menace d’expulsion plane. Cette instabilité pousse la plupart à envisager un nouvel exil vers des destinations comme la France, l’Allemagne ou l’Arménie.
Face à la montée de l’autoritarisme en Géorgie et à la lassitude suscitée par la guerre en Ukraine, de nombreux artistes russes exilés préparent un nouveau départ. En 2026, des figures comme Arséni Morozov, Alisa Yoffe, Daria Apakhonchich et Léonid Tsoï ont déjà quitté la Géorgie pour s’installer dans des villes européennes ou asiatiques, comme Paris, Cologne ou Erevan. Leur parcours illustre une émigration russe en constante recomposition, où chaque déplacement révèle de nouvelles tensions et ambiguïtés. Certains, comme Alexeï Ponomarev, cherchent à réinventer leur art en s’éloignant des thèmes politiques, tandis que d’autres maintiennent un engagement fort, mais dans des formes moins directes. Ce phénomène montre que l’exil n’est pas une solution définitive, mais une étape dans un parcours semé d’incertitudes.

